Anti

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 25e partie

Sud-Est, années 60

Noro Masamichi senseï se présentait à un dojo ainsi : il allait dans les vestiaires et enfilait son keikogi et son hakama, la tenue d’Aïkido. Puis il s’asseyait au bord du tatami. Le professeur, souvent de Judo, voyait un japonais en tenue assis et se dirigeait vers lui pour l’inviter à monter. Il l’interrogeait sur son art martial. Dans un mauvais français qui lui resta jusqu’au bout, coquetterie de maître, Noro senseï expliquait qu’il pouvait faire une petite démonstration voire un cours d’initiation. Il orientait alors sa pratique vers les projections car le public français avait été affranchi par l’œuvre préalable de Kawaïshi Mikinosuke senseï, grand propagateur du Judo en France. Au terme du cours, le professeur français enthousiaste remerciait Noro senseï qui le considérait avec gravité et lui disait : « Maintenant tu es senseï d’Aïkido et tu ouvres un cours. Je t’enseignerai ! »

Il fit ainsi jusqu’à ce qu’il ait couvert la Côte d’Azur et au-delà. Il connut nombre d’amis et parfois fit des impairs comme le jour où un journaliste qui l’interviewait lui demanda ce qu’était ce nouvel art japonais. Noro senseï lui prit le bras et lui appliqua un Kote Gaeshi qui l’envoya voler à quelques mètres. Noro senseï de nous dire qu’ensuite il n’eut plus guère de demande d’interview.

Noro senseï, Dojo en bord de Méditerranée

À Hyères, il eut un soutien qui lui offrit de rester autant qu’il le désirait dans son hôtel particulier. Il avait accès à la plage tous les matins pour une saine baignade avec en fond les Alpes enneigées. Puis il revenait se changer et la table était mise et servie par toute une domesticité. Un jour, qu’il devait faire une démonstration devant Monsieur le Maire et une suite de notables, il prit le chemin du bord de mer pour sa plongée dans les eaux de la Méditerranée et il goûta tant son plaisir qu’il lui revint bien tard qu’il était attendu. Avec horreur, il comprit son étourderie. Un japonais en retard, cela équivalait non à une erreur mais à une faute ! Courant, il parvint au lieu de la démonstration pour voir que personne n’était parti. Monsieur le Maire attendait, personne ne partirait avant lui. Il était réellement soutenu par des esprits qui mesuraient l’apport d’un tel maître à la France. Devant nous, il était fier de montrer à quel point l’Aïkido était respecté, à quel point il tenait à ce qu’il le soit.

Noro senseï et son assistant Daniel Toutain, en 1977

Paris, années 70

L’éditeur Arnaud Desjardin vint trouver Noro Masamichi senseï et lui demanda comment il pouvait expliquer l’Aïkido. Noro senseï répondit : « Si je pouvais l’expliquer, je n’aurais plus besoin de pratiquer. » Arnaud Desjardin s’inscrivit avec toute sa famille tellement il était heureux de sa réponse. Par son biais, il entra en liaison avec cette mouvance spiritualiste de la culture française, qui constituait une des sources de l’Orientalisme européen. Il disait d’ailleurs que Graf Dürckheim était son second père spirituel, après Ueshiba Moriheï senseï. Il aimait raconter comment tous deux se disputaient pour faire la vaisselle, comme ils auraient accompli un exercice zen. J’ai approché ce monde mais je le trouvais trop peu fiable dans ces racines et ses fruits, imprécis dans son vocabulaire. Je lui préférais la pratique des arts martiaux mais j’avais 20 ans et je goûtais la poésie qui sourdait de cette vague spiritualiste.

Paris, fin des années 80

Noro Masamichi côtoya le Docteur Lily Ehrenfreid, fondatrice de la Gymnastique Holistique, et partagea avec elle l’étude du corps dans leurs cours mutuels. L’époque était aussi à l’antigymnastique fondée par Thérèse Bertherat. Cet anti-gymnastique est à l’origine d’une trouvaille qui lui coûta à mon sens énormément. Noro senseï était insatisfait de la manière dont pouvait être perçu son art. On le rangeait désormais dans les arts martiaux, comme une section des sports. Il peinait à restituer l’intégralité de l’enseignement de son maître. Il dut renoncer à la part de soins, shiatsu, comme à la part de vocalisation du souffle, kototama. L’indépendance acquise en Europe par la médecine et la spiritualité l’empêchait de faire un cours qui dispensait les techniques martiales et, dans le même lieu, soignait les corps et s’adressait aux esprits ainsi que le faisait son maître au Japon. Autres lieux, autres mœurs. Cependant, il ne renonça jamais à la part artistique de son enseignement. Il regrettait son échec : il n’avait su intégrer sa discipline au domaine des arts. Aussi, il lui vint l’idée d’un anti-art martial comme une position revendiquée à l’opposé de l’échiquier des activités humaines, loin de l’orgueil de la destruction, tout à la joie de la construction. Pour l’esprit oriental, les opposés ne sont pas mutuellement exclusifs, ils ne s’ignorent pas ni ne se rejettent, ils se languissent par dessus l’intervalle.

Malheureusement, son anti-art martial fut compris comme un art anti-martial. Cette mésinterprétation lui mit à dos tous ceux qui l’adulaient jusque-là et fut un étendard à ceux qui le rejoignaient avec pour bagage leur rejet de la saine jubilation des corps, séparant l’effusion de la joute de la sérénité de l’apaisement. Le tempérament de Noro Masamichi senseï le poussait à l’excès. Il ne trouva personne pour le mettre en garde contre les exclusions que pouvait engendrer un vocabulaire mal maîtrisé ou mal expliqué. Chaque camp rapidement jeta sur l’autre l’anathème et le jeune Noro fut opposé au vieux. Je me souviens de ce temps où je voyais un maître déchiré, quand ses élèves adoraient le fruit tout en arrachant la racine. Il y a du Savonarole dans cette exécration du corps en lutte.

Paris, années 2000

Il n’est jusqu’à la définition de son art qui est un texte mal bâti aux mots mal ajustés. Il devient impossible de diriger quand l’objectif lui-même est énoncé avec maladresse. Je vois que Noro senseï se perdit dans les exigences de la langue française. Si lui savait s’orienter sans boussole, il n’en fut pas de même de ses élèves qui perdirent le nord, ayant perdu le respect pour les maîtres de leur maître, gens d’armes du Japon. Celui qui s’oppose perd l’accès à l’harmonie. Celui qui choisit d’ignorer rompt tout passage vers la compréhension. Si Noro Masamichi senseï avait regretté sa faible connaissance du français et de la culture française – il dit un jour en cours : « Excusez-moi ; je n’ai pas su étudier mieux et je n’ai pas pu vous enseigner correctement certaines choses. Je ne vous ai pas dit ces choses. » – il percevait bien en miroir une méconnaissance du fond culturel à partir duquel il s’exprimait. Il aimait raconter à ses élèves l’histoire suivante :

Un courtisane de haut rang faisait l’admiration de tous pour son élégance et sa distinction. Malgré son âge avancé, elle restait nimbée d’une chaude lumière et faisait l’étonnement de ceux qui la rencontraient. On lui posa la question de savoir son secret. Avec les baguettes de fer qu’elle tenait à la main, elle remua délicatement d’un geste circulaire les cendres disposées dans le grand bol servant à la Cérémonie du Thé.

Je tiens cette histoire pour essentielle à la compréhension de l’enseignement de mon maître. Je regrette qu’elle ait été détournée par nombre qui font assaut de circum-ambulations, ajoutant sans cesse à la juste retenue.

Épilogue

L’anti-art martial est un art qui complète l’art martial comme l’antiparticule est identique à la particule mais avec des charges électrique et faible opposées. Je pense qu’il faut aujourd’hui un peu de sincérité pour franchir les dernières longueurs qui nous tiennent séparés. L’art de l’harmonie nous poussent à un accord.

La suite : Seppuku, parution 15/12/2017

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La leçon du père

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 24e partie

Intègre

Noro Masamichi senseï a œuvré toute sa vie à la poursuite d’un but, servir l’enseignement de son maître et pour cela, avancer, partager, construire. Il l’a fait en tant que personne publique comme maître d’art martial, et en tant que personne privée en y engageant sa vie propre. Il lui fallait être sincère et ne pas échapper à l’exigence d’intégrité. Les préceptes de son art devaient le traverser.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï, Korindo Dojo, Paris. Photo P.Y. Bénoliel ©2006 pour article de Nguyen Thanh Thiên

Noro Masamichi senseï enseignait sous le regard de son maître. Cela, nous le voyions à chaque cours. Le mur nord du dojo recevait la place des esprits et à sa gauche, la photographie d’Ueshiba Moriheï senseï. Ce mur ainsi orienté, je le voyais comme une Porte des Ancêtres, attentifs à ce que nous faisions de leur transmission, de leurs techniques comme de leurs espoirs.

Je venais au dojo pour lui-même. Cependant, je comprenais qu’à sa porte existait une seconde utopie à laquelle Noro senseï participait, qu’il avait à son tour le devoir de porter au jour et à la lumière. Je ressentais la présence de sa famille comme un deuxième dojo à la porte du premier. Je voyais sa femme et ses enfants aller et venir. J’ai connu le temps où un chien gardait l’entrée, protecteur de leur intimité. Je me tenais à distance de cette sphère, orientant mon attention vers l’unique raison de ma présence, l’étude de l’art du maître. Toutefois, je côtoyais une famille qui tissait son rêve, soutenue pas les exigences de l’œuvre du maître, consciente de ses devoirs.

Le chemin des mânes

Oriental je suis et c’est en oriental que je perçois. Là où d’autres élèves pouvaient imaginer une saga familiale, je percevais des mânes et leurs espoirs portés par de jeunes pousses. Je savais les sacrifices qui entouraient le choix de Noro senseï de se prêter au jeu de la maîtrise, l’énergie de sa femme pour protéger l’homme, les attentes des enfants quand le père était au loin, dirigeant des stages entourés d’élèves oublieux qu’une famille attendait. Noro senseï avançait et dans l’ombre, dans cet oubli, toute une famille poussait ensemble à la réalisation d’un projet grandiose, que Noro senseï avait ainsi nommé dès les années 60 : « Aïkido, noble Art japonais. »

DSCF1974Photographie prise aujourd’hui, au bois de chez moi, Nguyen Thanh Thien © 2017

Dans l’ombre de la Force

Cette force qui avait tant œuvré dans le retrait à mesure que le maître avançait demeurait dans les coulisses. Il était difficile de partager la scène avec un génie. Cependant, le grand personnage savait à son tour s’incliner devant le commun qui soutenait son sang et dont l’abnégation ne manquait pas de grandeur. Ce dernier a aujourd’hui droit à sa page d’histoire et de reconnaissance. Je l’ignorais superbement tout le temps de mon passage au dojo car je n’aimais pas me disperser. Je le savais pourtant présent quand le maître avait besoin d’être soutenu, quand l’homme public vacillait et que, dans le secret du privé, il revenait vers un appui sûr. Je rappelle souvent à mes élèves ce que l’exception doit à l’ordinaire et, qu’à ce titre, le prolongement de l’ordinaire accouche réellement de l’extra-ordinaire.

DSCF1964Voir au-delà de ce qui est donné à voir. Nguyen Thanh Thien © 2017

L’amour comme appui

La famille du maître fut sa seconde utopie. Il la sacrifia souvent à la première. Que le dojo s’en souvienne ! Qu’il n’oublie pas que dans cette intimité, il y eut des regards, des mots et des gestes que le maître ne sut avoir pour ses élèves et ni même pour ceux qui aiment se voir ses disciples. Qu’il sache que la leçon n’est pas complète tant que tout n’a pas été vécu de la maîtrise. La technique n’est pas tout, ni les principes, ni la voie. La Voie n’accède à sa réelle grandeur que par l’ouverture de soi jusqu’au plus intime et cela, sa famille peut en témoigner. Si Noro Masamichi senseï n’est pas tombé ou plutôt s’il a pu se relever maintes fois, il le devait en premier à sa seconde utopie, à ses élèves intimes, à sa femme et à sa progéniture. Il le devait aux personnes qui l’ont nourri de leur amour. Je le rappelle, je comprends en Oriental. J’entends la Leçon des Pères.

Je dédie ce texte à ma propre famille.

La suite : Anti

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Le pivot de l’art

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 23e partie

Noro senseï connut un mouvement unique dans sa vie martiale. Il fit un jour un Irimi Nage et se dit : « C’est cela ! »

Voici l’histoire.

Lorsque Noro senseï vivait au dojo de son maître, quand il en était l’Otomo, le disciple qui sert, il attendait avec impatience le cours. Ueshiba Moriheï senseï entrait dans le dojo et disait : « Noro, viens ! » Noro senseï se levait et se lançait dans le mouvement. Il devait deviner, il devait sentir comment son maître attendait son approche. La situation indiquait au partenaire du maître le seul chemin ouvert à l’approche. Il devait lire cette situation, dans l’instant. Quand il transmettait son art, il faisait de même.

Tous les jours, en ouverture de cours, Ueshiba senseï faisait Irimi Nage en premier. Noro senseï disait que son maître utilisait Irimi Nage pour conduire son énergie, pour en comprendre le cheminement en lui et, à l’occasion, reprenait le mouvement pour se corriger, pour rectifier son parcours, pour se justifier. Cette technique a toujours été importante pour Noro senseï. Quand son maître ne fut plus, elle lui permettait de l’approcher, au-delà de son trépas, dans l’instant où Tori conduit Uke, deux facettes se répondant et s’unissant. Il prit d’ailleurs le parti d’étudier exclusivement Irimi Nage pendant un an, plus tard, dans son dojo en France.

Noro senseï courait l’Europe, de stage en stage, traversant les frontières, passant les cols de montagne, les ponts sur les fleuves, des rives de la Méditerranée à la Baltique. Il vivait enfin de son enseignement, il accomplissait sa mission d’étendre l’art de son maître sur tout le continent et au-delà.

Il est dans les Vosges et ce soir, il double un camion quand il se retrouve au milieu d’un convoi exceptionnel, coincé entre deux poids lourds. Il a juste le temps de cambrer son dos et de passer sous la plateforme arrière de la remorque devant lui. La voiture s’encastre dans la ferraille et le toit de son véhicule est décapité. Noro senseï gît sous la plateforme en attendant les pompiers. Il est sauf mais gravement blessé. Des os sont rompus, un poumon est atteint, il est couvert d’ecchymoses.

Noro senseï vit l’enseignement de son maître. Il pense que l’esprit commande au corps. Il ne suit que sa propre volonté. Aussi sort-il rapidement de l’hôpital. Il téléphone en Allemagne à son ami Asaï senseï et lui dit : « Viens ! »

Les médecins sont fermement opposés à une reprise rapide de la pratique mais Noro senseï n’a pour source de revenu que son art. Il a des stages à honorer. Il est attendu et nombreux sont ceux qui pensent qu’il est fini. D’ailleurs, il reçoit déjà des annulations de stages.

Le lendemain, Asaï senseï et lui entrent dans le dojo. Un bras ne répond plus. Il est en tenue avec hakama, blessé. Face à lui, se tient le fidèle Asaï senseï. Noro senseï : « Viens ! » Asaï senseï lance un formidable Men Uchi. Noro senseï a eu du mal à s’habiller mais maintenant, il réagit, il agit, son corps répond. « Ieï ! » Asaï senseï vole et Noro senseï se tient immobile, concentré, vivant l’instant. Il connait à cette seconde une apothéose, un rêve, une réalisation.

Noro Masamichi senseï  et Asaï Katsuaki senseï

Noro senseï a pu exprimer son art grâce à son partenaire, son Uke. Tous deux vivent un moment unique, se croyant perdu l’un à l’autre à jamais. Ce moment est un temps de retrouvaille, il est possiblement celui d’un dernier mouvement, d’un adieu au dojo. L’un pour l’autre, l’autre pour l’un. La blessure est présente, la mort pas loin. Et pourtant, le geste vivant surgit et éclate. Il n’y a aucune place pour la faiblesse. Asaï senseï met toute son énergie dans la fulgurance du geste. Il fait honneur à son ami. Du fond du doute, Noro senseï bondit et tranche par sa présence et son temps justes, par sa présence au temps. Il dira : « J’ai connu cela une fois. »

Tous les stages de Noro senseï ont été annulés. On le dit fini. Un élève et ami lui organise un stage dans la MJC qu’il dirige. Les temps sont à la récupération de son corps, à la mobilisation de son bras inerte, au lent retour des élèves. Cette période sera longue. Il envisagera de rentrer au Japon, vaincu. Sa mère lui répond : « Si tu rentres ainsi, défait, je ne suis plus ta mère. » Alors, Noro senseï reste.

Il doit tout recréer. Un corps, un art, une compréhension. Les myopes y ont vu une rupture, un rejet de la destruction, des arts martiaux. Au milieu de son effort de reconstruction, Noro senseï redécouvre le corps, l’esprit, l’art martial, l’enseignement de son maître. Comme tant de guerriers, il doit passer l’épreuve de la maladie, de la blessure, de la  mort côtoyée d’un peu trop près. Il conçoit dans sa chair l’infortune, la disgrâce de se connaître si faible. Comme l’avait fait avant lui Gautama Siddartha, il peut toucher du doigt les 4 misères que sont la maladie avec un problème de poumon qui ne le quittera plus, la mort qui veille comme une ombre, toujours trop proche, la vieillesse quand son bras met si longtemps à revivre, et la pauvreté avec toutes les annulations de stages et de cours. Il médite et entre dans sa période Yin. Les nouveaux élèves arrivent au son de cette musique nouvelle. Ils vont danser une nouvelle danse. Ce sont eux qui vont créer la rupture, pas Noro senseï pour qui « la tradition japonaise est la fidélité ».

Cet Irimi Nage a été un pivot de son art. Il a relancé son intérêt vers une inversion de son regard, orientant vers l’intérieur ce qui fut jusqu’alors une jubilation extérieure, une manifestation superbe de sa vitalité. Noro senseï s’abîmera dans les profondeurs du geste, reliant le gouffre au pic, la brume obscure et le sommet étincelant. Il accomplit sa peinture, il la complète. Le retour vers la source n’est jamais un rejet du grand large. Seul les esprits épiméthéens voient en leur maître un reniement.

Irimi Nage a lié Noro senseï à son ami et, dans ce geste, il a ouvert le Yang au Yin, rejouant le parcours de l’énergie à travers le corps, à l’exemple d’Ueshiba Moriheï senseï, quand tous deux étudiaient ensemble dans son dojo. Cet Irimi Nage est un point de bascule pour moi aussi. Il est une mire, une cible, une ambition. Comme sur une bascule, j’avance et grimpe, puis allant un pas trop loin, je passe de l’autre côté et je redescends. Passant du yang au yin, et revenant, je joue à nouveau de mon équilibre, nouant les contraires incessamment.

Un jour, Noro senseï m’a fait Irimi Nage. Avec lenteur, de son bras posé dans mon dos, il m’a lentement soulevé jusqu’à l’horizontale. Il me donnait ce jour-là le fruit de ses années de recherche, m’invitant à continuer dans sa direction. Ce geste, je le revis chaque jour.

La suite : La leçon du père

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Fidèle au 1er désir

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 21e partie

1961

Noro Masamichi s’en va. Il monte dans le paquebot et regarde déjà vers l’Afrique puis l’Europe. La traversée sera longue. Derrière lui, il laisse un monde, une famille, des amis et surtout son maître, Ueshiba Moriheï senseï. Il a déjà renoncé au projet familial durant sa 1ère année d’études médicales. Son père, qui est dans les bâtiments et travaux publics, lui avait parlé de la clinique qu’il lui construirait. Le terrain était sans doute déjà choisi. Le père voyait le fils établi et respecté. Mais Masamichi a choisi son destin et il l’a fait seul. Il sera élève d’Ueshiba Moriheï senseï, voire son Otomo, l’élève qui sert. Cela aussi, il s’en sépare aujourd’hui alors que le navire s’éloigne du quai. En bas, son maître et ses amis, sa famille aussi. Il a eu quelques mots avec son père, une ultime recommandation, une exigence de porter son nom avec dignité. Encore une escale à Yokohama avant de pénétrer la Mer de Chine, un détroit ou deux puis l’Océan Indien. Il a 26 ans et part remplacer Abe Tadashi senseï, avant lui Mochizuki Minoru senseï. Cela, il s’en occupera plus tard. Pour l’instant, il goûte le départ, le large, l’horizon plat qui ceinture ses îles natales.


Aïkido Yoseikan, école de Mochizuki Minoru senseï

Avec surprise, à l’escale de Yokohama, il voit sur le quai deux visages qu’il reconnaît, son maître et celui qu’il nomme dans son récit le Représentant d’Osaka. Apprenant qu’il accoste à Yokohama , son maître s’est décidé rapidement. Il a pris le train et rattrapé son meilleur disciple. Dans une petite pièce – est-ce la minuscule cabine ou une chambre d’auberge sur le port ?-, Ueshiba Moriheï senseï s’installe formellement avec ses disciples en face. Il défait un rouleau manuscrit et remet à Noro Masamichi senseï une attestation de 8e dan. Noro senseï est surpris. Lui qui était tout à la joie de revoir des visages chers, il ne comprend pas. Noro senseï réfléchit et se projette vers l’Europe. Avec un tel grade attribué à un enseignant si jeune, il est mal à l’aise. Il a tout fait pour devenir le disciple proche, reléguant l’ancien et faisant patienter le prochain. Cependant, il n’a jamais eu pour ambition de recevoir des grades dan. Ce n’est pas son goût, sa manière, son choix. Alors il décline l’offre, il rejette le cadeau, il rend le rouleau à son maître. Il explique qu’il ne veut pas ajouter à la confusion en Europe avec un titre si important porté par un jouvenceau.

Il nous dit : « J’ai vu la peine que j’ai fait à ce moment à mon maître et j’ai regretté de lui avoir fait cette tristesse. » Par l’énormité de la reconnaissance que lui faisait Ueshiba Moriheï senseï et pour que nous le croyions, il rajoute : « Le représentant d’Osaka était présent. » Je pense que ce second personnage était Kobayashi Hirokazu senseï.

Kobayashi Hirokazu senseï

Plus tard, alors que Noro senseï était secondé par Tamura senseï et Nakazono senseï pour développer l’Aïkido en France, Tamura senseï lui a dit : « Ce 8e dan était un trésor pour l’Aïkido. Noro, c’est dommage que tu l’aies refusé ! » Un tel grade aurait aidé à la promotion de l’art à un moment où il était encore peu connu du public.


Tamura Nobuyoshi senseï


Nakazono Masahiro senseï

Ce moment est important dans la vie de Noro senseï. Il pense qu’il peut éviter les problèmes ou au moins,  par un refus du titre, les minimiser. Il avait déjà atténué les frictions quand il était devenu Otomo à la place de Tamura senseï. Par un stratagème, il avait feint la balourdise lors d’un embu, une démonstration, et Ueshiba senseï agacé s’était tourné vers son ancien Uke, Tamura senseï. Celui-ci n’attendait que ce retour en grâce pour bondir au milieu de la scène et prendre une fois encore la place d’Uke du maître.

On ne cache pas son talent ou alors, on flétrit avec lui. Noro senseï se maintint dans la position d’Otomo et Ueshiba senseï prit soin de ne point trop blesser Tamura senseï, le reprenant de temps à autre. Il reste que le talent offense ceux qui s’en savent dépourvus et qui en souffrent ; il est une blessure faite à leur personne, une atteinte à ce qu’ils ont de plus cher, leur souci de soi ; il est une marque inscrite à la porte qui appelle la vindicte. Effacer le 8e dan n’aura pas suffi.

Je me souviens des cours que je suivais avec Noro senseï. Dans les années 2000, il démontrait le versant yin de son art. Toutefois, il lui arrivait de laisser échapper des bouffées de yang. Dans une posture, dans une main qui semblait relâchée, je pouvais voir une terrible poussée, un engagement total du corps, une unité d’esprit qui soude le geste. Il m’avait fallu aiguiser mon regard par une discipline journalière consacrée aux arts martiaux. Au prix d’une réelle ascèse, je pouvais voir dans Noro senseï ce qu’il cachait. Je ne voyais pas tout, non ! Mais j’observais tout, préservant une mémoire qui me nourrit aujourd’hui, encore.

J’aimais voir ce maître qui avait tant donné et enseigné qu’il s’économisait sur le tard, évitant de ressasser ce qu’il avait transmis pendant 40 ans. Il n’avait plus le besoin de faire la bête de foire, le bras inflexible, la posture indéracinable. À ceux qui souhaitaient prendre la direction des prouesses, des prodiges et autres miracles, ce que le bouddhisme appelle la recherche des pouvoirs surnaturels, Noro senseï opposait une retenue, il ouvrait un temps pour la vision. Il laissait flotter sur sa leçon un parfum un rien désuet, d’un temps où la modestie faisait toute la politesse. Il se contentait d’inviter à contempler son jardin, son verger d’où il appelait ses élèves.

2008

Un jour qu’on était allé trop loin, poussant à l’inverse, quand on le présentait comme coach d’un fitness spirituel, je pris le parti de lui restituer sa position, celle d’un maître de budo. Je l’invitais au Jardin Albert Kahn, dans l’enclos japonais, pour une séance de photographie avec le photographe Antonin Borgeaud.

IMG_0435Jardin Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Pour atteindre mon objectif, je réservais le jardin pour une certaine date, au moment de la chute des feuilles quand les érables du Japon s’enflamment, et je réfléchis à une stratégie d’approche. Je choisis deux sempaï qui autrement s’y seraient opposés et un troisième pour qu’il fournisse un vrai sabre japonais, un sabre sorti de sa collection. Je devais éviter que nous puissions à l’avenir tirer avantage de nous trouver réunis sur la photo avec le maître, figurant une garde rapprochée, un cercle d’élus. Je prenais garde que nos appétits futurs nous poussent à abuser du projet du jour. Nous étions réunis pour mettre en avant une maîtrise, celle d’un Otomo, celle de Noro Masamichi senseï.

À ce moment de sa vie, Noro senseï ne pouvait plus faire le voyage vers le Japon. L’âge et la maladie avaient mis un terme à ses rêves de retour. Devant une des vielles bâtisses en bois, il se tourna vers moi et me dit avec émotion : « C’est comme le dojo de mon maître. » Enfoncé à mi-taille dans les prêles géantes, près du cours d’eau, il semblait ailleurs, là-bas, autrefois, ravi.

Une fois sa séance terminée, nous conversâmes paisiblement, tous deux à l’écart, attendant que les trois sempaï finissent de poser pour le photographe, à leur tour. Cet échange fut le plus intime qu’il nous fut donné de partager, Noro senseï et moi. De cet instant, j’ai peu parlé.

Aujourd’hui.

Qui fut Noro senseï ? Chacun possède sa réponse. Voici ce que je vois. Nonobstant les avis savants ou autorisés, Noro senseï s’appartenait jalousement. Ce qu’il était, il en avait fait don à l’art de son maître. Premier, second, huitième, chef ou familier, guerrier ou artiste, acteur ou contemplatif, charmeur ou irascible, il fut chaque aspect, singulièrement. Malgré tout, il demeura entier dans sa relation à son maître. Ce que je garde de son exemple est qu’il sut rester fidèle à son désir premier. Il lui en coûta mais sa loyauté a résisté.

La question est : Quel fut ce premier désir ?

La suite : Le pivot de l’art, parution 05/12/2017

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Fondamental

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 22e partie

Noro Masamichi possède une ambition au moment où il pénètre le dojo d’Ueshiba Moriheï senseï. Il veut devenir l’élève proche du maître, celui qui vit au plus près de la leçon, qui peut l’observer en cours comme hors cours. Il pratique intensément et un jour, Ueshiba senseï le désigne comme son nouvel Otomo, l’élève qui sert. Il prend la place de son aîné et ami, Tamura Nobuyoshi senseï.

Noro senseï nous racontait souvent les affres qu’il connut au départ, dans ce nouveau rôle. Ainsi, il devait masser son maître chaque soir, pendant longtemps, très longtemps. Quand il eut terminé avec son premier soir, ses pouces avaient doublé de taille tellement il avait dû appuyer fort. Le lendemain, il reprenait les appuis, avec force. Les pouces finirent par dégonfler sans qu’il put les reposer un seul soir.

Cela me rappelle mes débuts. Enfant, j’allais au cours de judo au dojo du Groupe scolaire Pasteur, à Sarcelles. Un coin du tatami était constitué d’anciens tatami en paille, durs comme le béton. Ils étaient réservés aux plus petits, les grands ne voulant pas se faire mal sur les chutes. Nous apprenions vite à bien tomber ! Nous évitions aussi de frapper le sol.  L’erreur se payait d’une cinglée douloureuse sur la paume. Je rentrais après 2 heures, fatigué, prenais un bain, mangeais un peu et je fonçais au lit. C’était le mercredi. Jeudi, nous n’avions pas école ! J’avais 8 ans.

Lorsque je résolus de me consacrer exclusivement aux arts martiaux, jeune adulte, je courais 10-15km  deux fois par semaine en plus des 39 heures hebdomadaires de cours au dojo où j’étais assistant et de ma pratique personnelle. Il me fallut 6 semaines pour ne pas avoir les courbatures du footing précédent au départ du suivant. Je mis un an pour ne pas somnoler le dimanche.

Les arts martiaux ne sont pas toujours une partie de plaisir. Vouloir s’y consacrer pleinement impose une discipline, une peine, une endurance à toute épreuve. En contrepartie, on apprend du maître, de son exemple, au plus près. On apprend à distinguer les deux aspects du do, tao en chinois. Noro senseï disait vers 2006 : « Le Do est bien supérieur au Michi. » « La Voie est bien supérieure au chemin. » Cette parole était surprenante de la part du maître qui a créé le Kinomichi, le chemin de l’énergie-souffle. Je la méditais.

Pour avancer dans cette méditation, il me faut revenir en arrière, au moment où Jeune Noro devient Otomo. Il est heureux. Il a atteint son but, être proche du maître. Il connaît des épreuves difficiles. Un jour, il se dit que les hakamas de ses aînés sont magnifiques. Le cours suivant, il en porte un. Surpris de son audace, ses aînés décident de le corriger de manière traditionnelle. Jeune Noro termine le cours lessivé, rompu mais estimé pour être resté stoïque pendant la punition.

Jeune Noro vient d’avoir le deuxième dan et il met toute son énergie à apprendre du vieux maître. Un sempaï arrive de province et lui propose de pratiquer ensemble. Surpris par le nouveau disciple, comprenant qu’il a affaire à un pratiquant d’exception, il lui demande de lui donner la leçon, et le salue à genoux de manière rituelle. Jeune Noro est très gêné. Il a, face à lui, un Ancien, un 5e dan ! Il ne peut accepter. Il décline la proposition mais propose : « Pratiquons ensemble ! »

Nous comprenons par cette anecdote la distinction entre les deux aspects du tao, voie et manière. La voie est proposée par le maître pour que tous puissent accéder à son enseignement, étape après étape. La manière est réservée à l’unique qui reçoit la technique directement du maître, d’un seul tenant.

La voie correspond aux 4 Nobles Vérités du Bouddha. Elle trace un détour par le cheminement, par la mise en place d’une signalétique. Elle dit un voyage, un but, un itinéraire et un bornage du parcours. La didactique, la pédagogie, les grades participent de cette mise en route. Elle est un cours comme existe le cours d’eau, qui verse de la source à l’embouchure et au-delà.

La manière constitue un accès direct, loin du détour, du programme d’enseignement. Elle ouvre une vision immédiate sur l’art du maître au quotidien,  sur le moment où il pénètre plus loin dans la recherche. Elle est une sensation présente au cœur du mouvement. Elle est perception au moment même de l’action. Elle dit tout du jeu du maître.

Le sempaï qui découvre Jeune Noro conçoit dans l’instant l’existence de la manière, entrevue depuis la voie. Il mesure la distance entre les deux pôles du tao et aspire à les unir au cœur de sa pratique, de sa recherche. Il est surprenant qu’une personne engagée sur la voie, sur le chemin d’ascension, qui avance pas à pas, ait l’intuition de la manière, cette possibilité de saisir le tout d’un artiste ou d’un maître, d’entrevoir d’un regard, d’un geste, d’un seul mouvement. Le point de vue partiel de l’Ancien, qui voit dérouler le paysage, saisit la possibilité du nouvel élève habitée par la manière du maître, celle de voir du sommet, d’accéder à la somme, de s’immerger dans le panorama entier.

Parce que Jeune Noro a pénétré la manière de son maître, qu’il en est pénétré en retour, il témoignera toute sa vie de cette expérience. Parce que nombre de ses pairs et de ses élèves ont connu la voie des communs sans aborder la crête, cette haute route de la manière, ils n’ont pas pu comprendre les propos et les choix de Noro Masamichi senseï.

Certains ont pu saisir la manière, sans la stricte proximité du maître. Ils sont rares. Ils sont ceux-là mêmes qui ne l’ont jamais critiqué ou vilipendé. Aux zélateurs de la voie, il manquait l’intuition de l’accès immédiat, à défaut de l’expérience abrupte.

Pouvoir saisir la manière ouvre l’accès à la quête du maître. Elle permet de continuer sa recherche en son absence, quand il n’est plus. Un sempaï m’avait questionné : « Peux-tu suivre mon enseignement, plus tard ? », au sens « après le départ de Noro Masamichi senseï ». Cet Ancien aurait pu guider la communauté des pratiquants. Pour mesurer sa capacité, je lui demandais s’il connaissait les conditions pour qu’un mouvement soit choisi comme fondamental. Il me répondit un peu agacé : « Il n’y a pas de conditions, c’est comme ça ! » puis revint quelques jours après et répondit : « Les conditions pour faire un fondamental, je les connais bien sûr ! » sans ajouter plus.

Celui qui comprend le choix du maître peut ensuite choisir le chemin et la manière pour ses élèves. Celui qui ne le comprend pas doit rester sur la voie au risque de se perdre et d’égarer les autres. Ceci, je le déduis de la rencontre entre Jeune Noro et l’Ancien. Je le sais de ce que j’ai vu et vécu. J’ai connu un enseignant qui était réellement doué, un virtuose. Il avait pris tout du maître, ce qui était visible à ses yeux. Il reproduisait à merveille ses techniques, son rythme, son envergure. Cependant, il vint un moment quand il épuisa ce qu’il avait pris. Il était parvenu au bout du chemin et debout, devant un maquis, un roncier terrible, il ne sut plus s’orienter. Il n’avait pas pris du maître sa manière véritable, il n’avait glané que des façons, des gestes copiés, sans avoir adhéré au cœur.

Noro senseï s’était imprégné du maître sans réserve. Il n’avait pas choisi, prenant ceci et délaissant cela. Suivant l’injonction du Da Xue, il avait étudié extensivement, saisissant chaque partie et l’intégrant au tout, sans parti pris. Il avait observé la force et la faiblesse. Il avait conçu leur unité. Il l’avait pris en lui, compris, à charge de le transmettre à son tour. Alors quand il se trouva devant le roncier d’un territoire inconnu, quand il aborda l’ombre qui attend à la limite de ce que son maître avait éclairé, Noro senseï sut se guider par la manière, par la vue intuitive qui lui indiquait la grande nécessité, la direction qu’il ne pouvait ignorer au risque de perdre la Voie de ses maîtres.

 

知止而后有定,定而后能靜,靜而后能安

The point where to rest being known, the object of pursuit is then determined; and, that being determined, a calm unperturbedness may be attained to. To that calmness there will succeed a tranquil repose.

Dès lors que l’on sait où s’arrêter, on connaît la stabilité. Dès lors que l’on connaît la stabilité, on sait comment rester calme. Dès lors que l’on reste calme, on parvient à la sérénité.

Extrait du Da Xue

 

Celui qui vit la manière témoigne d’elle car elle le traverse. Ses mots et ses gestes en sont emprunts. On m’a parfois dit : « Ce sont tes mots » ou « C’est ta compréhension. » Je réponds alors : « C’est mon expérience. » Pareillement, ce que Noro Masamichi senseï a créé est à mettre en relation avec son expérience auprès de son maître, non avec ses cogitations ou ses goûts, son entendement ou son vocabulaire. Ceux qui lui ont reproché sa marche en avant, au-delà de leurs connaissances, de leurs goûts et de leurs aspirations, n’ont fait que dire leur frustration de ne pouvoir le suivre sans quitter la voie, ignorant la transmission de la manière.

Ce dont je témoigne provient des durs tatami de paille, d’une courbature qui a duré 6 semaines et sur laquelle je continuais de m’exercer. Ce que je porte, je le maintiens par les épreuves qui m’ont trempé. Par le feu et l’eau, on parvient au jeu chatoyant de la maîtrise. La facilité nous murmure qu’elle suffit, arguant que la difficulté n’est pas une nécessité. L’élève qui suit son maître se doit de progresser, au-delà même de l’épreuve, par delà le roncier. Telle est la manière des maîtres.

Il est difficile d’imaginer la manière quand on suit une voie. L’union des deux est un effort encore à vivre, qui dit le Tao entier, la Voie unissant la manière et la voie, joignant l’accès au détour.

Noro Masamichi senseï racontait qu’un jour, il fit Irimi Nage. Il reconnut immédiatement qu’il venait de revivre le mouvement de son maître, son énergie, son amplitude, une unique fois, entier.

La suite : Fidèle au désir, parution 01/12/2017

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Où va le coeur

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 18e partie

Noro Masamichi senseï répétait souvent que sa volonté en entrant au dojo d’Ueshiba Moriheï senseï était de devenir son chouchou, celui qui serait l’élève le plus proche du maître. Cela est provoquant du point de vue français car le chouchou est l’élève mal vu des autres, le « Agnan » du Petit Nicolas. Pour mémoire, voici la définition d’Agnan par Goscinny : « C’est le premier de la classe et le chouchou de la maîtresse. Nous, on ne l’aime pas trop. »

On ne peut comprendre la parole du maître que si on cherche, que si on dépasse le « Je le comprends » pour accéder à « Je ne le comprends pas ». Souvent, le maître s’exprime par des mots dans la langue de l’élève et celui-ci accède immédiatement à la compréhension de cet agencement de mots et il conclut dans la foulée par « J’obtiens un sens, j’ai une signification ». Cependant, le maître est maître par la distance que nous éprouvons devant son geste et sa parole. Lire la suite

Sincèrement vôtre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 14e partie

Noro Masamichi senseï disait ce qu’il pensait. Il pouvait être blessant avec ses élèves, leur dévoilant crûment sa pensée, leur montrant sans fard leur niveau. Il n’hésitait pas à donner du 2/20 ou 3/20 à ses plus anciens élèves. Il faut dire que sa référence était Ueshiba Moriheï senseï. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il attribuait 20/20 à son maître, le summum restant de l’ordre du divin.

Je vois derrière cette parole sans complaisance, cette pensée sans hésitation, une exigence de sincérité. Il était courtois avec les gens qu’il fréquentait mais avec ses élèves, son devoir était de parler vrai. Quand il pratiquait, il voulait toucher l’autre au plus profond. Quand il démontrait, il désirait révéler son art au public en lui montrant le plus haut niveau. Il disait que le public comprend intuitivement. Lire la suite

S’ouvrir au plus profond

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 13e partie

Un jour, – je ne sais pourquoi je n’étais pas le partenaire de démonstration d’Ueshiba senseï – j’assistais à une démonstration d’arts martiaux à laquelle mon maître était invité. Les écoles se succédaient et il y avait un brouhaha infernal. Je passais parmi la foule pour faire taire les adultes et calmer les enfants. Je me sentais dépassé par la situation qui échappait à tout contrôle. Le tour de l’Aïkido venait et je n’avais rien pu faire. Ueshiba Moriheï senseï s’avança vers la scène et il prit position. Je le voyais de loin et il était petit du fait de la distance. Puis, il se mit à recevoir et renvoyer ses partenaires. Le silence prit place progressivement comme une vague d’attention qui recouvrit le public. Au milieu de la présentation de l’Aïkido, on n’entendait que les ukemis des partenaires qui traversaient la scène autour d’Ueshiba senseï. Je n’en croyais pas mes oreilles mais mes yeux me fournirent le plus grand sujet d’étonnement. J’avais la chance unique de regarder mon maître pratiquer en démonstration quand, habituellement, j’étais sur scène avec lui à rouler et à voler. À ma stupéfaction – lui qui était si petit, il ne dépassait pas le mètre cinquante cinq -, il m’apparut comme proche. Il avait grandi par je ne sais quelle tour de passe-passe.

Maître Suzuki au Tir à l’Arc Japonais, Kyudo, élève de Maître Awa. On disait du Maître Awa que malgré sa petite taille, pour un japonais, il paraissait immense dès qu’il prenait son arc. Je pense que l’intégration du soi dans la Voie ouvre à un bouleversement des perspectives. Lire la suite

Un si beau châssis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 12e partie

Noro senseï avance vers le sud au volant d’une voiture de sport décapotable.  Il aime conduire, un plaisir qu’il gardera toute sa vie. Aujourd’hui, il se rend à un stage avec des amis, d’autres experts japonais. On compte parmi eux Asaï Katsuaki senseï et Tada Hiroshi senseï.

Noro senseï me disait qu’il fallait se maintenir au milieu des flots de la vie, parfois au creux de la vague, d’autres fois en équilibre sur la crête bouillonnante d’écume. Quelque soit le moment, il fallait garder le sourire, une bonne composition, une égalité d’humeur. Cela devait se traduire par une image de réussite et un panache qui l’entourait et le distinguait parmi la foule. Ceci explique que Noro senseï ait toujours eu le souci de maintenir son prestige et que chaque personne qui le croisait fut frappée par sa personnalité généreuse. Lire la suite