Mutatis mutandis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 38e partie

Dans un Monde où le souffle, sous le vocable de ki (qi en chinois ou praña en sanscrit), pré-existe à toute manifestation, l’évènement advient par sa coagulation et disparaît par son évaporation.

 cavalier sous neigePins, bambous et branche de pruniers en fleur, détail, diptyque de Sakai Hoitsu, Musée national des arts asiatiques – Guimet, Paris

Le peintre matérialise l’haleine du Monde sous son pinceau, le poète la fait apparaître dans la

« Paix du vieil étang.
Une grenouille plonge.
Bruit de l’eau. »

Basho Matsuo

On dit du Parfait taoïste qu’il chevauche les nuages,  qu’il respire par les talons, qu’en ses os coule le flux du ki. Devant les murailles assiégées, le général vainc par la connaissance du ki de la ville. Le souverain règne en ne s’opposant pas à l’énergie qui fait advenir, en se conformant au souffle de son époque. Dans ce Monde dont la légèreté est soutenue par une brise, l’immobile est traversé d’un courant incessant et le mobile rejoint d’une impulsion le mouvement du cœur et des yeux. À ce moment, le pratiquant d’art martial parfait sa respiration. Il se meut selon le rythme et l’amplitude pneumatiques. Il s’astreint à suivre en gestes la pulsation du corps entier. Au lieu d’un dette d’oxygène, il répond à la dette de mouvement. Nous sommes sur un autre versant du Monde, à l’antipode du sens commun, frère abâtardi du bon sens.

putidamo riverBodhidharma traverse le Yangsté sur un roseau. Ce fleuve est l’expression par excellence de l’écoulement du qi (ki en japonais), le roseau est la plante apte à véhiculer le souffle.

Noro senseï insistait sur le bon ordre qui veut le souffle en premier, exprimé ensuite par les yeux et les mains, l’attitude entière tournée vers la plénitude de la respiration. Un geste qui précèderait le bruissement d’une expiration serait brusque. Une posture qui comporterait un angle trop vif opposerait à la circulation pneumatique un pincement contraire à l’exécution de la technique. Bouger signifie écouter le vent et répondre avec justesse. Ne pas bouger revient à ouvrir l’espace intérieur à sa mise en circulation. Ce qui naît du souffle est art et technique, continuité et impulsion, intention et réception. Dans cet univers à la légèreté insoutenable, les manifestations mutent d’huîtres en hirondelles, de sage en tortue bienheureuse dans quelque boue de rivière. Les académies y sont des forêts de pinceaux.

Lorsque Noro Masamichi senseï vint en Europe, il apportait dans son corps même un art issu des montagnes et des rivières du Japon, un Aïkido qui ne pouvait être que du maître, du sien. Progressivement, il rencontra l’esprit local, un génie cartésien qui lui demanda ce qu’il avait à déclarer. Noro senseï commença par dire son maître, ses projections puissantes, ses contrôles implacables, sa légèreté de touche, ses oraisons mystiques, son sabre pourfendeur d’esprits. Il lui fut répondu qu’il devait choisir. Pour se faire entendre, il se porta vers le premier niveau, la technique, avec comme argument la force. Il délaissa les massages, les vocalisations, les ponctions sur les canaux du souffle. Il retint ce qui pouvait d’emblée être compris par tous.

Noro operaNoro Masamichi senseï à l’Opéra Garnier, Paris, 1991

Plus tard, il revint vers l’art mais l’esprit cartésien lui opposa qu’il transgressait un impératif logique, qu’il opérait une contradiction. L’art ne peut être la technique, ni l’esprit le corps. On n’est jamais l’un et son contraire. Persévérant dans son objectif, Noro Masamichi senseï se tourna vers les artistes. Il fut invité à quelque fête à l’Opéra Garnier du temps de Noureev.

 

Il intéressa Yehudi Menuhin. Ce fut un autre maître qui rencontra le célèbre violoniste. Noro senseï nous parla souvent de cette occasion ratée. Il ajoutait qu’il avait conseillé un autre musicien sur la manière de poser ses pieds et que sa musique en fut grandie. Il collabora avec Pina Bausch. Il y eut des échanges d’élèves. Mais son art ne changea ni de catégorie ni de ministère. Il s’était naturalisé sous forme de sport et il ne porterait pas d’autre habit. Ce fut un de ses plus grands échecs.

BodhidarmaBodhidharma le Barbare au Yeux clairs, par Hakuin Ekaku

L’échec du maître devient l’ambition de l’élève. Nous avons encore à avancer vers la réalisation du plein Aïkido. Le Bouddhisme mit plusieurs siècles à devenir chinois puis japonais, en forme et en fond. Je pense que notre art connaîtra les mêmes temps d’adaptation, de pénétration du génie local. Le ki nécessite la durée pour faire connaître son envergure. Il requiert amplitude et patience, connaissance des rythmes pour que conditions et causes puissent advenir de concert et détermination pour traverser certains hivers.

NTT-US_2008-019Nguyen Thanh Thien présente le Kinomichi à Atlanta devant des élèves d’une école formant les professionnels du spectacle (danse, chant, théâtre), USA, 2008

NTT-US_2008-005Travailler la perception propre aux arts martiaux, Atlanta, USA, 2008

NTT-US_2008-059Présentation du Kinomichi à un festival de danse à Boulder, USA, 2008
NTT-US_2008-104Un cours dans une université du Colorado, USA, 2008
NTT-US_2008-117Moment de partage avec des chorégraphes et danseurs dans un centre de recherche en danse sur Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-115Rencontre d’arts, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-128Un corps, une respiration, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-137Dernier regard sur notre aventure, New York, USA, 2008

D’une pratique de guerre, nous marchons au son d’un exercice d’agrément et nous nous présentons à la frontière de l’art. Et si nous prenons la route, si nous avançons sur la Voie, nous le faisons en emportant l’essentiel, ne reniant rien de ce qui importa à nos maîtres, le sabre se transformant en pinceau et le pinceau mutant en sabre.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï au bokken (sabre en bois) devant une calligraphie de son maître Ueshiba Moriheï senseï. Photographie de P. Y. Bénoliel © 2006

NTT-US_2008-025Durant le voyage de présentation du Kinomichi aux USA, j’ai été invité par Ikeda Hiroshi senseï à donner un cours de Kinomichi dans son dojo personnel, Boulder Aikikai. Ce fut un moment d’intenses échanges. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ses élèves et leur affection pour leur senseï. Je crois que ce fut le 1er cours de Kinomichi dans un dojo aux USA !

La suite : Devant la brume sous le pic, bientôt en ligne

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

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Le troisième espace

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 32e partie

Noro senseï ne se nourrissait pas de textes. Il y picorait, il y glanait une inspiration. Il citait le Tao Tö King en prononçant l’éloge du Yin. Il s’ouvrait aux évangiles pour son Dieu de Lumière. Il savourait le guerrier que fut le Bouddha. Il défendait l’honneur des maîtres zen. Il n’était pas d’une chapelle, d’une synagogue ou d’un ashram, ni d’un livre, un rituel, une initiation. Ce qu’il avait à nous livrer, il le fit in vivo, dans le vivant du corps, de l’esprit et du cours.

Noro-kamizaNoro Masamichi senseï. Photographie de P.Y. Bénoliel © 2006

Lorsque je venais au dojo et que Noro senseï débutait le cours, il se plaçait face à l’autel, s’inclinait devant ce qu’il désignait comme le Monde des esprits, puis se retournait vers nous et saluait une seconde fois. À chaque salut, une dimension s’ouvrait entre lui et l’objet de sa prosternation. Le cours se déployait sur un espace dédoublé, une double présence. Noro senseï se savait entendu et vu par son maître, et à la fois, il espérait être vu et entendu par ses élèves.

Toutefois, il existait un troisième espace dans lequel la leçon prenait place et déployait toute son ampleur, l’espace intérieur, celui que je cultivais par mes efforts. La pratique en cours me permettait d’approcher la leçon en corps et en esprit. Elle donnait lieu à un premier contact, à un toucher, à un effleurement. Ce premier moment, s’il suffisait pour beaucoup, m’était une excitation, un énervement, un plaisir passager. Il me fallait plus. Alors, j’attendais le retour chez moi, ou bien auprès de mes élèves, et seulement à cet instant, dans la répétition, dans la reprise du geste, je pouvais le pousser plus, le mûrir, tel un mouvement tendu vers une expression simplifiée, une technique polie dont on ne pourrait rien écailler.

Wang-BoMaître Wang Bo. Photographie de Thomas C. © 2004

Maître Wang Bo m’avait enseigné qu’il fallait se préparer à la leçon, que l’esprit du maître attend dans cette dernière et qu’elle doit être recueillie par un corps bien disposé et adapté. Il revient dès lors à l’élève de l’assouplir, de le rendre puissant, de lui enseigner l’endurance, de le maintenir vigilant. Une fois, le réceptacle corporel prêt, l’enseignement est déployé dans toutes ses dimensions, selon son envergure.

Lorsque je réfléchis à l’évolution de l’enseignement de Noro senseï, je prends en considération l’évolution des corps de ses élèves. Les élèves yang prélevèrent la part yang, comme les adeptes du yin ramassèrent leur butin de yin. Chacun chérit sa portion. Désirant l’harmonie, j’eus à cœur de solliciter les pôles contraires. Je cheminais de l’un à l’autre, refusant de m’établir dans un seul antipode, m’adonnant à l’ivresse d’un départ perpétuel : libre de toutes les chapelles, curieux de chaque point de vue, loyal à l’enseignement du maître. Les époques de Noro senseï se succédèrent en des vagues d’élèves enthousiastes, parfois plus homogènes que solidaires. Je maintins mon intérêt sur une trentaine d’années, sans une minute d’ennui, attendant la leçon suivante que, part définition, je ne comprenais pas et qu’une fois recueillie, je courais cultiver en mon domaine, en mes terres, en mes journées dévouées à l’exercice solitaire. Je vis les vagues d’élèves s’élever puis refluer, la dernière noyant la précédente et prévenant de la fureur de la suivante. Pour me préparer à l’art du maître, on me conseilla la méditation, la pleine conscience, l’eutonie, le feldenkraïs, le vajra comme la kundalini, la sophro et la PNL, le shaman puis le coach. Toutes ces nouveautés possédaient leurs attraits, leur séduction. Cependant, je demeurais au dojo uniquement, pour l’étude de l’art lui-même. Ce que je cherchais n’était pas plus loin, il était plus profond. Je misais tout sur la profondeur. Ailleurs constituait une dispersion. Je restais et je revenais chaque jour à l’art du maître car je m’efforçais de voir dans une seule goutte d’eau océans et nuages.

Chez moi ou dans les bois, je refaisais tel geste, je repositionnais tel segment, je variais tel rythme. Je changeais de niveau, me mettais à genoux ou plus sur l’avant, et le jour suivant, j’explorais tel appui du pied. Je découvrais la base par le nombre des variantes pour enfin y revenir avec plus de sureté. Je me disciplinais loin des sirènes du temps qui me susurraient : « Sois toi-même. » Non, je me voulais selon ce qu’enfant, je considérais une destinée, on voit grand quand on est petit. Je rêvais de me changer en tigre et en dragon. Les arts martiaux tiendraient leurs promesses, j’y veillerais ! Combien de fois, il fallut me jeter dans l’effort, rouler, me relever et rouler encore. Je me souviens d’un soir où je ne pouvais plus me hisser sur les jambes, l’épuisement m’ayant coupé tout ressort. Incapable d’avancer, je surpris mon senseï car mes yeux n’avaient renoncé à rien. D’autres fois, j’enchainais les cours avec les courbatures du précédent. Parfois, la difficulté me faisait voir l’exercice comme impossible. Je rejetais l’adjectif tant que je n’avais pas usé l’épreuve sous les assauts de ma volonté. J’ai fait montre de persévérance comme d’autres usent de leurs poings. Je visais la compréhension et rien de moins, fut-elle physique, émotionnelle ou intellectuelle.

J’aime l’ouvrage ancien « Les Très Riches Heures du Duc de Berry » pour son titre. La vraie richesse est celle dont on pare ses heures. Par mes riches heures, j’ai voulu desceller l’enseignement de Noro Masamichi senseï. Par ces journées dévouées à l’étude de l’art, j’ai parcouru sa vision, celle qu’il avait de son maître, de sa maîtrise.

Il y a tant encore à saisir et approcher. Alors, je m’endurcis, je m’assouplis, je m’éveille à une plus grande sensibilité. Je n’ai pas encore déroulé en entier le parchemin qui me fut transmis.

Je passais de la technique à l’art par mon sentiment devant le don de ces journées qui me dévoilèrent de si grands trésors. Je le nomme gratitude, émerveillement, amour. Je ne reçus jamais un enseignement en restant blasé. J’écoutais, je regardais et je m’étonnais qu’il me fut tant donné.

vase-theDans le noir, voir la lumière ; dans le plein l’espace ; pour y parvenir, affiner. Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2003

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L’ascension

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 31e partie

 J’ai évoqué les débuts, les dispositions et les aptitudes de Noro Masamichi senseï. Dans le même temps, j’ai temporisé et repoussé l’évocation de sa tendance à se diriger vers le monde des esprits, les kami, et à pénétrer le domaine spirituel ouvert par son maître Ueshiba Moriheï senseï. Fidèle à son exemple, Noro senseï a repris sa quête et maintenu sa direction, puisant dans l’obscur, poussant à la lumière.

Au stage anniversaire de son ami Asaï Katsuaki senseï en Allemagne, devant Ueshiba Kisshomaru senseï, Noro senseï présenta son art. Il mettait ainsi fin à 20 ans de séparation d’avec le fils de son maître. D’un geste, il dévoila l’essence de son art. Il prit une brassée au sol et la jeta au plus haut. Puis il invita les pratiquants d’Aïkido sur les gradins à se joindre à lui. Le cœur de Noro senseï n’était plus à la démonstration, il inaugurait le partage. Il se baissait et, par la poussée qui le traversait, depuis l’orteil jusqu’au bout des doigts, il projetait, il jetait et se jetait vers ce qui le dépassait, aux quatre coins cardinaux. À ce moment, le maître se mettait à nu, il laissait voir la leçon vécue auprès d’Ueshiba Moriheï senseï. Ce geste, il l’avait mûrement médité. Ensuite, il appliqua cette direction aux techniques de base de l’Aïkido. Cette traversée du corps par une poussée venant du sol est une découverte pour Noro senseï.

pinsPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2011

Alors que Noro senseï se promenait dans la forêt, s’interrogeant sur ce que pouvait être le centre, le hara, sujet sur lequel sont ami et maître spirituel Graf Durckheim avait écrit un livre éponyme, il s’arrêta de marcher subitement pour voir un arbre, non pas le regarder mais bien le voir. Il me raconta ce moment en forêt plus tard, quand je lui narrais mon entrainement dans les bois, profitant de la promenade de mes lévriers. Les exercices en dehors du dojo sont propices à un changement de regard, les yeux portant au-delà des murs dont nous servons pour nous protéger du froid et du vent, sacrifiant la portée de notre vue, annihilant la présence de tout horizon lointain, hérissant notre quotidien d’obstacles sans nombre. Nous vivons en ville dans un perpétuel labyrinthe. Noro senseï marchait donc en forêt et vit un arbre répondre à sa question de savoir ce qu’est la source du mouvement, son origine. Était-ce le hara, le centre du corps ? Il regardait mais ne vit aucun seki tanden dans l’arbre qui lui faisait face. Il n’entrevit qu’une élévation continue, puisant dans le sol et se projetant vers la lumière.

lierre-ascendantPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

Elle lui est une trouvaille car auparavant, les mouvements étaient générés à partir du centre, seki tanden, un point à environ deux épaisseurs de doigt sous le nombril, par le hara, cette zone entourant ce point. Les gestes sont issus de ce centre pour être ensuite transmis vers les extrémités que sont les pieds, les mains, parfois les épaules et les genou, le dos ou le front. Cette origine du mouvement signe une manière toute japonaise. Toutefois, lorsque le pratiquant exécute Ushiro Ryote Dori, saisie double des poignets par l’arrière, le mouvement débute par une mobilisation du pied, sortie du talon puis reçue par les orteils et une fois l’arc du bol du pied en tension, il monte et  grimpe vers le sommet. Plus le corps est relâché, mieux se fait l’ascension. Une contraction dorsale, à l’épaule ou au poignet rompt l’unité gestuelle et affaiblit la technique. À l’examen, Ushiro Ryote Dori correspond à un déplacement du centre vers le sol, le commencement se trouvant sous le pied. Ceci est étudié à partir des mouvements respiratoires.

Plongeant dans son expérience de l’Aïkido, il reconsidéra son maître à la lumière de sa découverte. Il vit en pensée Ueshiba Moriheï senseï faisant Irimi Nage tous les matins. Il fit le parcours du geste et perçut à ce moment une possibilité d’ascension, une évolution de la sortie arrière d’Ushiro Ryote Dori. Il voyait pour la première fois son maître au sens où, à chaque moment où l’on renouvelle son point de observation, changeant d’angle de vue, on « voit pour la première fois. » Ce changement constant de perspective est précisément ce à quoi nous invite la peinture chinoise quand elle brise l’unicité du regard sur les rivières et les montagnes.

J’appelle cela approcher les kami, ce moment où un évènement, irruption d’un élément du réel dans le champ de notre conscience, objet qui devient la mire de notre attention, dévoile une compréhension subite, une leçon énoncée sans bouche ni langue, un regard qui laisse entendre, une intuition qui éblouit notre raison. Ce qui surgit de l’arbre, comme du modeste caillou sur lequel bute le pied, s’élance et devient le pivot de l’étude, un pilier, une borne qui sépare nos jours. Pour Noro senseï, il y eut un après. Il dut remettre sur le métier son ouvrage, chaque jour, par fidélité à l’exigence qu’il avait épousée, jusqu’au jour du retour du maître, de sa propre maîtrise.

Noro senseï nous a enseigné à orienter nos poussées vers le haut, tirant du puits le plus profond. Aujourd’hui, quand je fais telle ou telle technique, je refais cette ascension découverte un jour en forêt. Je prends le chemin des bois, je suis le sens du bois.

Niten Japon 2003 NTTPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2003

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Une pluie de dons

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 27e partie

Noro senseï enseigne en France, à ses côtés Tamura senseï et Nakazono senseï. En Italie, Tada senseï est aux commandes. En Allemagne, Asaï senseï. Ils voyagent tous, s’invitent les uns les autres. Au Royaume Uni, Noro senseï, Nakazono senseï et Abe Kenshiro senseï s’alternent. Au-dessus de tous, Noro senseï reste Responsable pour l’Afrique et l’Europe.

Noro Masamichi senseï, dans un film d’Henri Ellis, sans doute au Royaume Uni

Tada senseï déploie beaucoup d’énergie et obtient une progression remarquable de ses élèves, au point qu’il distribue des 5e dan. L’été suivant, il invite Noro senseï à un de ses stages et connaît un léger problème. Le responsable européen n’a qu’un 6e dan, ayant refusé le 8e dan quand il avait quitté le Japon. Tada senseï ne peut inviter un maître japonais à diriger le stage avec juste un grade de différence avec ses propres élèves. Il comprend maintenant la mentalité en Europe. Il comprend que les grades « dan » sont compris sur l’exemple des grades de température ou de variants d’angles. Ils sont acceptés par le public et les élèves comme des mesures objectives de qualité ou d’expertise. Historiquement, les États européens se sont construits sur une communauté de mesures permettant les échanges de biens et de services, passant des pieds et des pouces aux mètres et aux centimètres. Le grade « dan » y est une affaire sérieuse.

Tada Horoshi senseï

Tada senseï demande à son ami d’accepter que sur l’affiche du stage soit accolé à son nom un grade supérieur au 5e dan, un grade de maître qui le place au-dessus des autres experts japonais en Europe, celui que le fondateur lui avait reconnu et qu’il avait pourtant refusé. Noro senseï hésite, tergiverse et, finalement, pour son ami, pour l’organisation du stage, accepte. Il ira en Italie avec un 8e dan inscrit sur l’affiche. Ce geste amical scellera son destin. Il déterminera pour longtemps sa vie, sa place parmi les siens, devant ses propres élèves.


Ueshiba Kisshomaru senseï, jeune

La stage a lieu. Noro senseï revient en France puis fait son voyage annuel au Japon et visite dès le premier jour la maison mère, l’Aïkikaï de Tokyo. Cette fois, le fondateur n’est plus, son fils Kisshomaru senseï lui a succédé. Tous deux sont assis dans une pièce. Ils sont seuls, face à face. Kisshomaru senseï a le sombre visage des jours mauvais. Il dit : « Noro, tu as trahi. » Il lui dit que l’attribution du 8e dan en Aïkido s’est fait hors de l’autorité de la maison mère, hors de son accord, que ce 8e dan est le signe d’une traitrise sans vergogne. Noro senseï se tait, il est furieux, puis soudain se lève et retire son hakama. Il ne se justifie pas car il ne le veut pas. Laissant derrière lui le hakama, signe de son service dû à la maison Ueshiba, Noro senseï part.

Son geste d’accepter d’imprimer un 8e dan pour aider son ami Tada en Italie ne peut être compris par une personne qui n’a pas encore enseigné hors du Japon, devant des élèves qui, ne comprenant pas le niveau de leur maître, ne saisissent que les signes extérieurs de maîtrise. De plus, il comprend trop bien la nécessité pour le pouvoir central de reprendre la main sur un développement européen qui tourne à la réussite flamboyante. Noro senseï dirige plus de 200 dojos à travers l’Europe. Noro senseï reçoit jusqu’à 1 000 élèves à l’Institut Noro à Paris. Certaines années, Noro senseï accueille 100 nouveaux par mois. Noro senseï-ci, Noro senseï-ça. C’en est trop, c’en est plus que ne peut le supporter le fils qui doit imposer un prénom, une autorité, une direction. En partant, Noro senseï entend : « Je t’interdis d’utiliser le nom d’Aïkido. »

De retour à Paris, Noro senseï crée le Kinomichi, le Chemin du Souffle-Énergie. C’est à ce moment-là que je l’ai connu. Il venait de rompre les amarres, il sortait les voiles, il visait loin, il voyait grand. Cet instant de création, quand le souffle est encore vert, je l’ai connu et aimé. Cette eau baptismale dans laquelle j’ai fait mes premiers pas en Aïkido, l’ayant goûtée, je la recherche incessamment depuis. Noro senseï s’est aventuré dans des directions nombreuses, affinant ses mouvements, intériorisant ce qu’il avait si bien démontré aux yeux du public, jouant d’une musique que lui dictait le souvenir d’un souffle, celui de son maître, le fondateur.

Aux débuts du Kinomichi, je voyais des experts évoluer sur le tatami. Ces élèves avancés jouaient avec les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. À l’Institut Noro, ils pouvaient s’exercer tous les jours et toute la journée sous la direction du maître. Ce fut intense, sans doute trop pour pouvoir durer. La passion régnait sur le tatami mais elle finit par ronger les âmes peu disciplinées, malgré les corps transformés en instruments de concert. Je pense que Noro senseï ne sut ou ne put travailler les esprits pour les discipliner à leur tour. Je ne peux en dire plus. Cependant, je vis ces experts le quitter les uns après les autres.

Je devais le quitter à mon tour. Un des experts venait à notre dojo et j’étudiais avec ravissement son art. Mais j’étais un débutant de 3 ans et je ne saisissais pas les enjeux. On commença par s’étonner de ma manière de faire Taï Sabaki, Itten ou Ichi. On s’en irrita ensuite. Chaque cours devint prétexte à une mise à l’écart insidieuse et progressive. Je renonçais en mai à revenir l’année suivante. Je rejoignis alors cet expert, navré de me séparer ainsi du dojo de mes débuts.

Nguyen Thanh Thien senseï, 2008

Je revins vers Noro senseï 15 ans plus tard. J’avais eu le temps d’intégrer les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. Je désirais voir le chemin pris par Noro senseï entretemps. J’étudiais donc l’intériorisation de son art sur la base d’une connaissance approfondie de l’extérieur. Je ne renonçais à rien, mon étude ne faisait que croître et développer.

Ueshiba Kisshomaru senseï, âgé

Je pense que le départ de Noro senseï lui a permis d’être plus libre, d’aller à l’essentiel. Plus tard, le fils du fondateur demanda à Noro senseï de revenir à l’Aïkido. Noro senseï déclina l’offre. Mon hypothèse est que ses élèves n’étaient pas préparés à un retour dans le giron de la maison mère, que le yin ne savait pas s’accommoder du yang. Pourtant, il y eut un effort dans cette direction. Noro senseï tenta un mouvement vers le centre. Je l’appuyais fortement. D’ailleurs, il me mit en avant. Nous étions en stage un été. Un matin, devant tous ses élèves, il reprit une histoire que je lui avais racontée la veille. Il en tirait une leçon singulière. Je fis un trait d’humour et il se tourna à demi vers moi et, du coin de la bouche et à voix basse, dit : « Quand je vous mets en avant, vous restez derrière ! » Le rouge dut me venir aux joues. J’obéissais et de ce jour, il parla de moi à chaque cours ou presque.

Le yin ne cédait pas un pouce. Le yang connut un accueil glacial. Certains refusaient de considérer cet aspect de l’art du maître, le mot trahison fut prononcé. Parfois, quand le yang ressortait, j’entendais dans les rangs des élèves : « Revenons au Kinomichi. » Noro senseï dit un jour : « On peut faire changer de direction à 10 personnes, parfois à 100 mais jamais au-delà. » Je sus qu’il renonçait à établir, au cœur de ses leçons, le juste milieu, ce moment d’équilibre qui joint les antinomiques, cet endroit sur le jo (bâton) où il aimait tant à placer sa main, l’autre épousant un extrême puis le second. Je continuais malgré tout à observer mon maître et à lui découvrir un équilibre que lui refusaient les tenants exclusifs du yin.

Un jour, une de mes élèves vint me voir et me raconta comment Noro senseï l’avait éjectée sur Men Uchi par un simple toucher, incarnant le corps de roc. Je comprenais que cet enseignement m’était une proposition de recherche. La transmission avait toujours cours. Elle dépendait de l’attention et de l’appétit de l’élève.

Quelques années après, Noro senseï dit en cours : « Excusez-moi mais maintenant, je dois m’occuper de mon fils. C’est ma famille. » Je sus que mon temps était révolu et je quittais Noro senseï peu après. L’élève avancé ne doit pas faire d’ombre au fils du maître. Il en va de la transmission de l’art. Peu peuvent le comprendre. L’élève ne perd rien s’il n’égare ce qui lui fut confié. Il peut alors tirer sa révérence avec grâce, de loin, soutenir le fils du maître et, sans doute, perdre nombre de ses élèves. Je préfère la fidélité à l’enseignement, quitte à voir des élèves me quitter.

Il ne faut pas reproduire les tragédies antiques. Il faut avancer le cœur plein de gratitude pour les dons distribués avec tant de joie. J’envoyais une lettre à Noro senseï pour lui signifier mon départ et je reçus en réponse des vœux de succès dans la poursuite de mes activités.

La suite : Pénétration

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Anti

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 25e partie

Sud-Est, années 60

Noro Masamichi senseï se présentait à un dojo ainsi : il allait dans les vestiaires et enfilait son keikogi et son hakama, la tenue d’Aïkido. Puis il s’asseyait au bord du tatami. Le professeur, souvent de Judo, voyait un japonais en tenue assis et se dirigeait vers lui pour l’inviter à monter. Il l’interrogeait sur son art martial. Dans un mauvais français qui lui resta jusqu’au bout, coquetterie de maître, Noro senseï expliquait qu’il pouvait faire une petite démonstration voire un cours d’initiation. Il orientait alors sa pratique vers les projections car le public français avait été affranchi par l’œuvre préalable de Kawaïshi Mikinosuke senseï, grand propagateur du Judo en France. Au terme du cours, le professeur français enthousiaste remerciait Noro senseï qui le considérait avec gravité et lui disait : « Maintenant tu es senseï d’Aïkido et tu ouvres un cours. Je t’enseignerai ! »

Il fit ainsi jusqu’à ce qu’il ait couvert la Côte d’Azur et au-delà. Il connut nombre d’amis et parfois fit des impairs comme le jour où un journaliste qui l’interviewait lui demanda ce qu’était ce nouvel art japonais. Noro senseï lui prit le bras et lui appliqua un Kote Gaeshi qui l’envoya voler à quelques mètres. Noro senseï de nous dire qu’ensuite il n’eut plus guère de demande d’interview.

Noro senseï, Dojo en bord de Méditerranée

À Hyères, il eut un soutien qui lui offrit de rester autant qu’il le désirait dans son hôtel particulier. Il avait accès à la plage tous les matins pour une saine baignade avec en fond les Alpes enneigées. Puis il revenait se changer et la table était mise et servie par toute une domesticité. Un jour, qu’il devait faire une démonstration devant Monsieur le Maire et une suite de notables, il prit le chemin du bord de mer pour sa plongée dans les eaux de la Méditerranée et il goûta tant son plaisir qu’il lui revint bien tard qu’il était attendu. Avec horreur, il comprit son étourderie. Un japonais en retard, cela équivalait non à une erreur mais à une faute ! Courant, il parvint au lieu de la démonstration pour voir que personne n’était parti. Monsieur le Maire attendait, personne ne partirait avant lui. Il était réellement soutenu par des esprits qui mesuraient l’apport d’un tel maître à la France. Devant nous, il était fier de montrer à quel point l’Aïkido était respecté, à quel point il tenait à ce qu’il le soit.

Noro senseï et son assistant Daniel Toutain, en 1977

Paris, années 70

L’éditeur Arnaud Desjardin vint trouver Noro Masamichi senseï et lui demanda comment il pouvait expliquer l’Aïkido. Noro senseï répondit : « Si je pouvais l’expliquer, je n’aurais plus besoin de pratiquer. » Arnaud Desjardin s’inscrivit avec toute sa famille tellement il était heureux de sa réponse. Par son biais, il entra en liaison avec cette mouvance spiritualiste de la culture française, qui constituait une des sources de l’Orientalisme européen. Il disait d’ailleurs que Graf Dürckheim était son second père spirituel, après Ueshiba Moriheï senseï. Il aimait raconter comment tous deux se disputaient pour faire la vaisselle, comme ils auraient accompli un exercice zen. J’ai approché ce monde mais je le trouvais trop peu fiable dans ces racines et ses fruits, imprécis dans son vocabulaire. Je lui préférais la pratique des arts martiaux mais j’avais 20 ans et je goûtais la poésie qui sourdait de cette vague spiritualiste.

Paris, années 80

Noro Masamichi côtoya le Docteur Lily Ehrenfreid, fondatrice de la Gymnastique Holistique, et partagea avec elle l’étude du corps dans leurs cours mutuels. L’époque était aussi à l’antigymnastique fondée par Thérèse Bertherat. Cet anti-gymnastique est à l’origine d’une trouvaille qui lui coûta à mon sens énormément. Noro senseï était insatisfait de la manière dont pouvait être perçu son art. On le rangeait désormais dans les arts martiaux, comme une section des sports. Il peinait à restituer l’intégralité de l’enseignement de son maître. Il dut renoncer à la part de soins, shiatsu, comme à la part de vocalisation du souffle, kototama. L’indépendance acquise en Europe par la médecine et la spiritualité l’empêchait de faire un cours qui dispensait les techniques martiales et, dans le même lieu, soignait les corps et s’adressait aux esprits ainsi que le faisait son maître au Japon. Autres lieux, autres mœurs. Cependant, il ne renonça jamais à la part artistique de son enseignement. Il regrettait son échec : il n’avait su intégrer sa discipline au domaine des arts. Aussi, il lui vint l’idée d’un anti-art martial comme une position revendiquée à l’opposé de l’échiquier des activités humaines, loin de l’orgueil de la destruction, tout à la joie de la construction. Pour l’esprit oriental, les opposés ne sont pas mutuellement exclusifs, ils ne s’ignorent pas ni ne se rejettent, ils se languissent par dessus l’intervalle.

Malheureusement, son anti-art martial fut compris comme un art anti-martial. Cette mésinterprétation lui mit à dos tous ceux qui l’adulaient jusque-là et fut un étendard à ceux qui le rejoignaient avec pour bagage leur rejet de la saine jubilation des corps, séparant l’effusion de la joute de la sérénité de l’apaisement. Le tempérament de Noro Masamichi senseï le poussait à l’excès. Il ne trouva personne pour le mettre en garde contre les exclusions que pouvait engendrer un vocabulaire mal maîtrisé ou mal expliqué. Chaque camp rapidement jeta sur l’autre l’anathème et le jeune Noro fut opposé au vieux. Je me souviens de ce temps où je voyais un maître déchiré, quand ses élèves adoraient le fruit tout en arrachant la racine. Il y a du Savonarole dans cette exécration du corps en lutte.

Paris, années 2000

Il n’est jusqu’à la définition de son art qui est un texte mal bâti aux mots mal ajustés. Il devient impossible de diriger quand l’objectif lui-même est énoncé avec maladresse. Je vois que Noro senseï se perdit dans les exigences de la langue française. Si lui savait s’orienter sans boussole, il n’en fut pas de même de ses élèves qui perdirent le nord, ayant perdu le respect pour les maîtres de leur maître, gens d’armes du Japon. Celui qui s’oppose perd l’accès à l’harmonie. Celui qui choisit d’ignorer rompt tout passage vers la compréhension. Si Noro Masamichi senseï avait regretté sa faible connaissance du français et de la culture française – il dit un jour en cours : « Excusez-moi ; je n’ai pas su étudier mieux et je n’ai pas pu vous enseigner correctement certaines choses. Je ne vous ai pas dit ces choses. » – il percevait bien en miroir une méconnaissance du fond culturel à partir duquel il s’exprimait. Il aimait raconter à ses élèves l’histoire suivante :

Un courtisane de haut rang faisait l’admiration de tous pour son élégance et sa distinction. Malgré son âge avancé, elle restait nimbée d’une chaude lumière et faisait l’étonnement de ceux qui la rencontraient. On lui posa la question de savoir son secret. Avec les baguettes de fer qu’elle tenait à la main, elle remua délicatement d’un geste circulaire les cendres disposées dans le grand bol servant à la Cérémonie du Thé.

Je tiens cette histoire pour essentielle à la compréhension de l’enseignement de mon maître. Je regrette qu’elle ait été détournée par nombre qui font assaut de circum-ambulations, ajoutant sans cesse à la juste retenue.

Épilogue

L’anti-art martial est un art qui complète l’art martial comme l’antiparticule est identique à la particule mais avec des charges électrique et faible opposées. Je pense qu’il faut aujourd’hui un peu de sincérité pour franchir les dernières longueurs qui nous tiennent séparés. L’art de l’harmonie nous poussent à un accord.

La suite : Seppuku

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La leçon du père

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 24e partie

Intègre

Noro Masamichi senseï a œuvré toute sa vie à la poursuite d’un but, servir l’enseignement de son maître et pour cela, avancer, partager, construire. Il l’a fait en tant que personne publique comme maître d’art martial, et en tant que personne privée en y engageant sa vie propre. Il lui fallait être sincère et ne pas échapper à l’exigence d’intégrité. Les préceptes de son art devaient le traverser.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï, Korindo Dojo, Paris. Photo P.Y. Bénoliel ©2006 pour article de Nguyen Thanh Thiên

Noro Masamichi senseï enseignait sous le regard de son maître. Cela, nous le voyions à chaque cours. Le mur nord du dojo recevait la place des esprits et à sa gauche, la photographie d’Ueshiba Moriheï senseï. Ce mur ainsi orienté, je le voyais comme une Porte des Ancêtres, attentifs à ce que nous faisions de leur transmission, de leurs techniques comme de leurs espoirs.

Je venais au dojo pour lui-même. Cependant, je comprenais qu’à sa porte existait une seconde utopie à laquelle Noro senseï participait, qu’il avait à son tour le devoir de porter au jour et à la lumière. Je ressentais la présence de sa famille comme un deuxième dojo à la porte du premier. Je voyais sa femme et ses enfants aller et venir. J’ai connu le temps où un chien gardait l’entrée, protecteur de leur intimité. Je me tenais à distance de cette sphère, orientant mon attention vers l’unique raison de ma présence, l’étude de l’art du maître. Toutefois, je côtoyais une famille qui tissait son rêve, soutenue pas les exigences de l’œuvre du maître, consciente de ses devoirs.

Le chemin des mânes

Oriental je suis et c’est en oriental que je perçois. Là où d’autres élèves pouvaient imaginer une saga familiale, je percevais des mânes et leurs espoirs portés par de jeunes pousses. Je savais les sacrifices qui entouraient le choix de Noro senseï de se prêter au jeu de la maîtrise, l’énergie de sa femme pour protéger l’homme, les attentes des enfants quand le père était au loin, dirigeant des stages entourés d’élèves oublieux qu’une famille attendait. Noro senseï avançait et dans l’ombre, dans cet oubli, toute une famille poussait ensemble à la réalisation d’un projet grandiose, que Noro senseï avait ainsi nommé dès les années 60 : « Aïkido, noble Art japonais. »

DSCF1974Photographie prise aujourd’hui, au bois de chez moi, Nguyen Thanh Thien © 2017

Dans l’ombre de la Force

Cette force qui avait tant œuvré dans le retrait à mesure que le maître avançait demeurait dans les coulisses. Il était difficile de partager la scène avec un génie. Cependant, le grand personnage savait à son tour s’incliner devant le commun qui soutenait son sang et dont l’abnégation ne manquait pas de grandeur. Ce dernier a aujourd’hui droit à sa page d’histoire et de reconnaissance. Je l’ignorais superbement tout le temps de mon passage au dojo car je n’aimais pas me disperser. Je le savais pourtant présent quand le maître avait besoin d’être soutenu, quand l’homme public vacillait et que, dans le secret du privé, il revenait vers un appui sûr. Je rappelle souvent à mes élèves ce que l’exception doit à l’ordinaire et, qu’à ce titre, le prolongement de l’ordinaire accouche réellement de l’extra-ordinaire.

DSCF1964Voir au-delà de ce qui est donné à voir. Nguyen Thanh Thien © 2017

L’amour comme appui

La famille du maître fut sa seconde utopie. Il la sacrifia souvent à la première. Que le dojo s’en souvienne ! Qu’il n’oublie pas que dans cette intimité, il y eut des regards, des mots et des gestes que le maître ne sut avoir pour ses élèves et ni même pour ceux qui aiment se voir ses disciples. Qu’il sache que la leçon n’est pas complète tant que tout n’a pas été vécu de la maîtrise. La technique n’est pas tout, ni les principes, ni la voie. La Voie n’accède à sa réelle grandeur que par l’ouverture de soi jusqu’au plus intime et cela, sa famille peut en témoigner. Si Noro Masamichi senseï n’est pas tombé ou plutôt s’il a pu se relever maintes fois, il le devait en premier à sa seconde utopie, à ses élèves intimes, à sa femme et à sa progéniture. Il le devait aux personnes qui l’ont nourri de leur amour. Je le rappelle, je comprends en Oriental. J’entends la Leçon des Pères.

Je dédie ce texte à ma propre famille.

La suite : Anti

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Le pivot de l’art

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 23e partie

Noro senseï connut un mouvement unique dans sa vie martiale. Il fit un jour un Irimi Nage et se dit : « C’est cela ! »

Voici l’histoire.

Lorsque Noro senseï vivait au dojo de son maître, quand il en était l’Otomo, le disciple qui sert, il attendait avec impatience le cours. Ueshiba Moriheï senseï entrait dans le dojo et disait : « Noro, viens ! » Noro senseï se levait et se lançait dans le mouvement. Il devait deviner, il devait sentir comment son maître attendait son approche. La situation indiquait au partenaire du maître le seul chemin ouvert à l’approche. Il devait lire cette situation, dans l’instant. Quand il transmettait son art, il faisait de même.

Tous les jours, en ouverture de cours, Ueshiba senseï faisait Irimi Nage en premier. Noro senseï disait que son maître utilisait Irimi Nage pour conduire son énergie, pour en comprendre le cheminement en lui et, à l’occasion, reprenait le mouvement pour se corriger, pour rectifier son parcours, pour se justifier. Cette technique a toujours été importante pour Noro senseï. Quand son maître ne fut plus, elle lui permettait de l’approcher, au-delà de son trépas, dans l’instant où Tori conduit Uke, deux facettes se répondant et s’unissant. Il prit d’ailleurs le parti d’étudier exclusivement Irimi Nage pendant un an, plus tard, dans son dojo en France.

Noro senseï courait l’Europe, de stage en stage, traversant les frontières, passant les cols de montagne, les ponts sur les fleuves, des rives de la Méditerranée à la Baltique. Il vivait enfin de son enseignement, il accomplissait sa mission d’étendre l’art de son maître sur tout le continent et au-delà.

Il est dans les Vosges et ce soir, il double un camion quand il se retrouve au milieu d’un convoi exceptionnel, coincé entre deux poids lourds. Il a juste le temps de cambrer son dos et de passer sous la plateforme arrière de la remorque devant lui. La voiture s’encastre dans la ferraille et le toit de son véhicule est décapité. Noro senseï gît sous la plateforme en attendant les pompiers. Il est sauf mais gravement blessé. Des os sont rompus, un poumon est atteint, il est couvert d’ecchymoses.

Noro senseï vit l’enseignement de son maître. Il pense que l’esprit commande au corps. Il ne suit que sa propre volonté. Aussi sort-il rapidement de l’hôpital. Il téléphone en Allemagne à son ami Asaï senseï et lui dit : « Viens ! »

Les médecins sont fermement opposés à une reprise rapide de la pratique mais Noro senseï n’a pour source de revenu que son art. Il a des stages à honorer. Il est attendu et nombreux sont ceux qui pensent qu’il est fini. D’ailleurs, il reçoit déjà des annulations de stages.

Le lendemain, Asaï senseï et lui entrent dans le dojo. Un bras ne répond plus. Il est en tenue avec hakama, blessé. Face à lui, se tient le fidèle Asaï senseï. Noro senseï : « Viens ! » Asaï senseï lance un formidable Men Uchi. Noro senseï a eu du mal à s’habiller mais maintenant, il réagit, il agit, son corps répond. « Ieï ! » Asaï senseï vole et Noro senseï se tient immobile, concentré, vivant l’instant. Il connait à cette seconde une apothéose, un rêve, une réalisation.

Noro Masamichi senseï  et Asaï Katsuaki senseï

Noro senseï a pu exprimer son art grâce à son partenaire, son Uke. Tous deux vivent un moment unique, se croyant perdu l’un à l’autre à jamais. Ce moment est un temps de retrouvaille, il est possiblement celui d’un dernier mouvement, d’un adieu au dojo. L’un pour l’autre, l’autre pour l’un. La blessure est présente, la mort pas loin. Et pourtant, le geste vivant surgit et éclate. Il n’y a aucune place pour la faiblesse. Asaï senseï met toute son énergie dans la fulgurance du geste. Il fait honneur à son ami. Du fond du doute, Noro senseï bondit et tranche par sa présence et son temps justes, par sa présence au temps. Il dira : « J’ai connu cela une fois. »

Tous les stages de Noro senseï ont été annulés. On le dit fini. Un élève et ami lui organise un stage dans la MJC qu’il dirige. Les temps sont à la récupération de son corps, à la mobilisation de son bras inerte, au lent retour des élèves. Cette période sera longue. Il envisagera de rentrer au Japon, vaincu. Sa mère lui répond : « Si tu rentres ainsi, défait, je ne suis plus ta mère. » Alors, Noro senseï reste.

Il doit tout recréer. Un corps, un art, une compréhension. Les myopes y ont vu une rupture, un rejet de la destruction, des arts martiaux. Au milieu de son effort de reconstruction, Noro senseï redécouvre le corps, l’esprit, l’art martial, l’enseignement de son maître. Comme tant de guerriers, il doit passer l’épreuve de la maladie, de la blessure, de la  mort côtoyée d’un peu trop près. Il conçoit dans sa chair l’infortune, la disgrâce de se connaître si faible. Comme l’avait fait avant lui Gautama Siddartha, il peut toucher du doigt les 4 misères que sont la maladie avec un problème de poumon qui ne le quittera plus, la mort qui veille comme une ombre, toujours trop proche, la vieillesse quand son bras met si longtemps à revivre, et la pauvreté avec toutes les annulations de stages et de cours. Il médite et entre dans sa période Yin. Les nouveaux élèves arrivent au son de cette musique nouvelle. Ils vont danser une nouvelle danse. Ce sont eux qui vont créer la rupture, pas Noro senseï pour qui « la tradition japonaise est la fidélité ».

Cet Irimi Nage a été un pivot de son art. Il a relancé son intérêt vers une inversion de son regard, orientant vers l’intérieur ce qui fut jusqu’alors une jubilation extérieure, une manifestation superbe de sa vitalité. Noro senseï s’abîmera dans les profondeurs du geste, reliant le gouffre au pic, la brume obscure et le sommet étincelant. Il accomplit sa peinture, il la complète. Le retour vers la source n’est jamais un rejet du grand large. Seul les esprits épiméthéens voient en leur maître un reniement.

Irimi Nage a lié Noro senseï à son ami et, dans ce geste, il a ouvert le Yang au Yin, rejouant le parcours de l’énergie à travers le corps, à l’exemple d’Ueshiba Moriheï senseï, quand tous deux étudiaient ensemble dans son dojo. Cet Irimi Nage est un point de bascule pour moi aussi. Il est une mire, une cible, une ambition. Comme sur une bascule, j’avance et grimpe, puis allant un pas trop loin, je passe de l’autre côté et je redescends. Passant du yang au yin, et revenant, je joue à nouveau de mon équilibre, nouant les contraires incessamment.

Un jour, Noro senseï m’a fait Irimi Nage. Avec lenteur, de son bras posé dans mon dos, il m’a lentement soulevé jusqu’à l’horizontale. Il me donnait ce jour-là le fruit de ses années de recherche, m’invitant à continuer dans sa direction. Ce geste, je le revis chaque jour.

La suite : La leçon du père

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Fidèle au 1er désir

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 21e partie

1961

Noro Masamichi s’en va. Il monte dans le paquebot et regarde déjà vers l’Afrique puis l’Europe. La traversée sera longue. Derrière lui, il laisse un monde, une famille, des amis et surtout son maître, Ueshiba Moriheï senseï. Il a déjà renoncé au projet familial durant sa 1ère année d’études médicales. Son père, qui est dans les bâtiments et travaux publics, lui avait parlé de la clinique qu’il lui construirait. Le terrain était sans doute déjà choisi. Le père voyait le fils établi et respecté. Mais Masamichi a choisi son destin et il l’a fait seul. Il sera élève d’Ueshiba Moriheï senseï, voire son Otomo, l’élève qui sert. Cela aussi, il s’en sépare aujourd’hui alors que le navire s’éloigne du quai. En bas, son maître et ses amis, sa famille aussi. Il a eu quelques mots avec son père, une ultime recommandation, une exigence de porter son nom avec dignité. Encore une escale à Yokohama avant de pénétrer la Mer de Chine, un détroit ou deux puis l’Océan Indien. Il a 26 ans et part remplacer Abe Tadashi senseï, avant lui Mochizuki Minoru senseï. Cela, il s’en occupera plus tard. Pour l’instant, il goûte le départ, le large, l’horizon plat qui ceinture ses îles natales.


Aïkido Yoseikan, école de Mochizuki Minoru senseï

Avec surprise, à l’escale de Yokohama, il voit sur le quai deux visages qu’il reconnaît, son maître et celui qu’il nomme dans son récit le Représentant d’Osaka. Apprenant qu’il accoste à Yokohama , son maître s’est décidé rapidement. Il a pris le train et rattrapé son meilleur disciple. Dans une petite pièce – est-ce la minuscule cabine ou une chambre d’auberge sur le port ?-, Ueshiba Moriheï senseï s’installe formellement avec ses disciples en face. Il défait un rouleau manuscrit et remet à Noro Masamichi senseï une attestation de 8e dan. Noro senseï est surpris. Lui qui était tout à la joie de revoir des visages chers, il ne comprend pas. Noro senseï réfléchit et se projette vers l’Europe. Avec un tel grade attribué à un enseignant si jeune, il est mal à l’aise. Il a tout fait pour devenir le disciple proche, reléguant l’ancien et faisant patienter le prochain. Cependant, il n’a jamais eu pour ambition de recevoir des grades dan. Ce n’est pas son goût, sa manière, son choix. Alors il décline l’offre, il rejette le cadeau, il rend le rouleau à son maître. Il explique qu’il ne veut pas ajouter à la confusion en Europe avec un titre si important porté par un jouvenceau.

Il nous dit : « J’ai vu la peine que j’ai fait à ce moment à mon maître et j’ai regretté de lui avoir fait cette tristesse. » Par l’énormité de la reconnaissance que lui faisait Ueshiba Moriheï senseï et pour que nous le croyions, il rajoute : « Le représentant d’Osaka était présent. » Je pense que ce second personnage était Kobayashi Hirokazu senseï.

Kobayashi Hirokazu senseï

Plus tard, alors que Noro senseï était secondé par Tamura senseï et Nakazono senseï pour développer l’Aïkido en France, Tamura senseï lui a dit : « Ce 8e dan était un trésor pour l’Aïkido. Noro, c’est dommage que tu l’aies refusé ! » Un tel grade aurait aidé à la promotion de l’art à un moment où il était encore peu connu du public.


Tamura Nobuyoshi senseï


Nakazono Masahiro senseï

Ce moment est important dans la vie de Noro senseï. Il pense qu’il peut éviter les problèmes ou au moins,  par un refus du titre, les minimiser. Il avait déjà atténué les frictions quand il était devenu Otomo à la place de Tamura senseï. Par un stratagème, il avait feint la balourdise lors d’un embu, une démonstration, et Ueshiba senseï agacé s’était tourné vers son ancien Uke, Tamura senseï. Celui-ci n’attendait que ce retour en grâce pour bondir au milieu de la scène et prendre une fois encore la place d’Uke du maître.

On ne cache pas son talent ou alors, on flétrit avec lui. Noro senseï se maintint dans la position d’Otomo et Ueshiba senseï prit soin de ne point trop blesser Tamura senseï, le reprenant de temps à autre. Il reste que le talent offense ceux qui s’en savent dépourvus et qui en souffrent ; il est une blessure faite à leur personne, une atteinte à ce qu’ils ont de plus cher, leur souci de soi ; il est une marque inscrite à la porte qui appelle la vindicte. Effacer le 8e dan n’aura pas suffi.

Je me souviens des cours que je suivais avec Noro senseï. Dans les années 2000, il démontrait le versant yin de son art. Toutefois, il lui arrivait de laisser échapper des bouffées de yang. Dans une posture, dans une main qui semblait relâchée, je pouvais voir une terrible poussée, un engagement total du corps, une unité d’esprit qui soude le geste. Il m’avait fallu aiguiser mon regard par une discipline journalière consacrée aux arts martiaux. Au prix d’une réelle ascèse, je pouvais voir dans Noro senseï ce qu’il cachait. Je ne voyais pas tout, non ! Mais j’observais tout, préservant une mémoire qui me nourrit aujourd’hui, encore.

J’aimais voir ce maître qui avait tant donné et enseigné qu’il s’économisait sur le tard, évitant de ressasser ce qu’il avait transmis pendant 40 ans. Il n’avait plus le besoin de faire la bête de foire, le bras inflexible, la posture indéracinable. À ceux qui souhaitaient prendre la direction des prouesses, des prodiges et autres miracles, ce que le bouddhisme appelle la recherche des pouvoirs surnaturels, Noro senseï opposait une retenue, il ouvrait un temps pour la vision. Il laissait flotter sur sa leçon un parfum un rien désuet, d’un temps où la modestie faisait toute la politesse. Il se contentait d’inviter à contempler son jardin, son verger d’où il appelait ses élèves.

2008

Un jour qu’on était allé trop loin, poussant à l’inverse, quand on le présentait comme coach d’un fitness spirituel, je pris le parti de lui restituer sa position, celle d’un maître de budo. Je l’invitais au Jardin Albert Kahn, dans l’enclos japonais, pour une séance de photographie avec le photographe Antonin Borgeaud.

IMG_0435Jardin Albert Kahn, Boulogne-Billancourt

Pour atteindre mon objectif, je réservais le jardin pour une certaine date, au moment de la chute des feuilles quand les érables du Japon s’enflamment, et je réfléchis à une stratégie d’approche. Je choisis deux sempaï qui autrement s’y seraient opposés et un troisième pour qu’il fournisse un vrai sabre japonais, un sabre sorti de sa collection. Je devais éviter que nous puissions à l’avenir tirer avantage de nous trouver réunis sur la photo avec le maître, figurant une garde rapprochée, un cercle d’élus. Je prenais garde que nos appétits futurs nous poussent à abuser du projet du jour. Nous étions réunis pour mettre en avant une maîtrise, celle d’un Otomo, celle de Noro Masamichi senseï.

À ce moment de sa vie, Noro senseï ne pouvait plus faire le voyage vers le Japon. L’âge et la maladie avaient mis un terme à ses rêves de retour. Devant une des vielles bâtisses en bois, il se tourna vers moi et me dit avec émotion : « C’est comme le dojo de mon maître. » Enfoncé à mi-taille dans les prêles géantes, près du cours d’eau, il semblait ailleurs, là-bas, autrefois, ravi.

Une fois sa séance terminée, nous conversâmes paisiblement, tous deux à l’écart, attendant que les trois sempaï finissent de poser pour le photographe, à leur tour. Cet échange fut le plus intime qu’il nous fut donné de partager, Noro senseï et moi. De cet instant, j’ai peu parlé.

Aujourd’hui.

Qui fut Noro senseï ? Chacun possède sa réponse. Voici ce que je vois. Nonobstant les avis savants ou autorisés, Noro senseï s’appartenait jalousement. Ce qu’il était, il en avait fait don à l’art de son maître. Premier, second, huitième, chef ou familier, guerrier ou artiste, acteur ou contemplatif, charmeur ou irascible, il fut chaque aspect, singulièrement. Malgré tout, il demeura entier dans sa relation à son maître. Ce que je garde de son exemple est qu’il sut rester fidèle à son désir premier. Il lui en coûta mais sa loyauté a résisté.

La question est : Quel fut ce premier désir ?

La suite : Le pivot de l’art, parution 05/12/2017

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Fondamental

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 22e partie

Noro Masamichi possède une ambition au moment où il pénètre le dojo d’Ueshiba Moriheï senseï. Il veut devenir l’élève proche du maître, celui qui vit au plus près de la leçon, qui peut l’observer en cours comme hors cours. Il pratique intensément et un jour, Ueshiba senseï le désigne comme son nouvel Otomo, l’élève qui sert. Il prend la place de son aîné et ami, Tamura Nobuyoshi senseï.

Noro senseï nous racontait souvent les affres qu’il connut au départ, dans ce nouveau rôle. Ainsi, il devait masser son maître chaque soir, pendant longtemps, très longtemps. Quand il eut terminé avec son premier soir, ses pouces avaient doublé de taille tellement il avait dû appuyer fort. Le lendemain, il reprenait les appuis, avec force. Les pouces finirent par dégonfler sans qu’il put les reposer un seul soir.

Cela me rappelle mes débuts. Enfant, j’allais au cours de judo au dojo du Groupe scolaire Pasteur, à Sarcelles. Un coin du tatami était constitué d’anciens tatami en paille, durs comme le béton. Ils étaient réservés aux plus petits, les grands ne voulant pas se faire mal sur les chutes. Nous apprenions vite à bien tomber ! Nous évitions aussi de frapper le sol.  L’erreur se payait d’une cinglée douloureuse sur la paume. Je rentrais après 2 heures, fatigué, prenais un bain, mangeais un peu et je fonçais au lit. C’était le mercredi. Jeudi, nous n’avions pas école ! J’avais 8 ans.

Lorsque je résolus de me consacrer exclusivement aux arts martiaux, jeune adulte, je courais 10-15km  deux fois par semaine en plus des 39 heures hebdomadaires de cours au dojo où j’étais assistant et de ma pratique personnelle. Il me fallut 6 semaines pour ne pas avoir les courbatures du footing précédent au départ du suivant. Je mis un an pour ne pas somnoler le dimanche.

Les arts martiaux ne sont pas toujours une partie de plaisir. Vouloir s’y consacrer pleinement impose une discipline, une peine, une endurance à toute épreuve. En contrepartie, on apprend du maître, de son exemple, au plus près. On apprend à distinguer les deux aspects du do, tao en chinois. Noro senseï disait vers 2006 : « Le Do est bien supérieur au Michi. » « La Voie est bien supérieure au chemin. » Cette parole était surprenante de la part du maître qui a créé le Kinomichi, le chemin de l’énergie-souffle. Je la méditais.

Pour avancer dans cette méditation, il me faut revenir en arrière, au moment où Jeune Noro devient Otomo. Il est heureux. Il a atteint son but, être proche du maître. Il connaît des épreuves difficiles. Un jour, il se dit que les hakamas de ses aînés sont magnifiques. Le cours suivant, il en porte un. Surpris de son audace, ses aînés décident de le corriger de manière traditionnelle. Jeune Noro termine le cours lessivé, rompu mais estimé pour être resté stoïque pendant la punition.

Jeune Noro vient d’avoir le deuxième dan et il met toute son énergie à apprendre du vieux maître. Un sempaï arrive de province et lui propose de pratiquer ensemble. Surpris par le nouveau disciple, comprenant qu’il a affaire à un pratiquant d’exception, il lui demande de lui donner la leçon, et le salue à genoux de manière rituelle. Jeune Noro est très gêné. Il a, face à lui, un Ancien, un 5e dan ! Il ne peut accepter. Il décline la proposition mais propose : « Pratiquons ensemble ! »

Nous comprenons par cette anecdote la distinction entre les deux aspects du tao, voie et manière. La voie est proposée par le maître pour que tous puissent accéder à son enseignement, étape après étape. La manière est réservée à l’unique qui reçoit la technique directement du maître, d’un seul tenant.

La voie correspond aux 4 Nobles Vérités du Bouddha. Elle trace un détour par le cheminement, par la mise en place d’une signalétique. Elle dit un voyage, un but, un itinéraire et un bornage du parcours. La didactique, la pédagogie, les grades participent de cette mise en route. Elle est un cours comme existe le cours d’eau, qui verse de la source à l’embouchure et au-delà.

La manière constitue un accès direct, loin du détour, du programme d’enseignement. Elle ouvre une vision immédiate sur l’art du maître au quotidien,  sur le moment où il pénètre plus loin dans la recherche. Elle est une sensation présente au cœur du mouvement. Elle est perception au moment même de l’action. Elle dit tout du jeu du maître.

Le sempaï qui découvre Jeune Noro conçoit dans l’instant l’existence de la manière, entrevue depuis la voie. Il mesure la distance entre les deux pôles du tao et aspire à les unir au cœur de sa pratique, de sa recherche. Il est surprenant qu’une personne engagée sur la voie, sur le chemin d’ascension, qui avance pas à pas, ait l’intuition de la manière, cette possibilité de saisir le tout d’un artiste ou d’un maître, d’entrevoir d’un regard, d’un geste, d’un seul mouvement. Le point de vue partiel de l’Ancien, qui voit dérouler le paysage, saisit la possibilité du nouvel élève habitée par la manière du maître, celle de voir du sommet, d’accéder à la somme, de s’immerger dans le panorama entier.

Parce que Jeune Noro a pénétré la manière de son maître, qu’il en est pénétré en retour, il témoignera toute sa vie de cette expérience. Parce que nombre de ses pairs et de ses élèves ont connu la voie des communs sans aborder la crête, cette haute route de la manière, ils n’ont pas pu comprendre les propos et les choix de Noro Masamichi senseï.

Certains ont pu saisir la manière, sans la stricte proximité du maître. Ils sont rares. Ils sont ceux-là mêmes qui ne l’ont jamais critiqué ou vilipendé. Aux zélateurs de la voie, il manquait l’intuition de l’accès immédiat, à défaut de l’expérience abrupte.

Pouvoir saisir la manière ouvre l’accès à la quête du maître. Elle permet de continuer sa recherche en son absence, quand il n’est plus. Un sempaï m’avait questionné : « Peux-tu suivre mon enseignement, plus tard ? », au sens « après le départ de Noro Masamichi senseï ». Cet Ancien aurait pu guider la communauté des pratiquants. Pour mesurer sa capacité, je lui demandais s’il connaissait les conditions pour qu’un mouvement soit choisi comme fondamental. Il me répondit un peu agacé : « Il n’y a pas de conditions, c’est comme ça ! » puis revint quelques jours après et répondit : « Les conditions pour faire un fondamental, je les connais bien sûr ! » sans ajouter plus.

Celui qui comprend le choix du maître peut ensuite choisir le chemin et la manière pour ses élèves. Celui qui ne le comprend pas doit rester sur la voie au risque de se perdre et d’égarer les autres. Ceci, je le déduis de la rencontre entre Jeune Noro et l’Ancien. Je le sais de ce que j’ai vu et vécu. J’ai connu un enseignant qui était réellement doué, un virtuose. Il avait pris tout du maître, ce qui était visible à ses yeux. Il reproduisait à merveille ses techniques, son rythme, son envergure. Cependant, il vint un moment quand il épuisa ce qu’il avait pris. Il était parvenu au bout du chemin et debout, devant un maquis, un roncier terrible, il ne sut plus s’orienter. Il n’avait pas pris du maître sa manière véritable, il n’avait glané que des façons, des gestes copiés, sans avoir adhéré au cœur.

Noro senseï s’était imprégné du maître sans réserve. Il n’avait pas choisi, prenant ceci et délaissant cela. Suivant l’injonction du Da Xue, il avait étudié extensivement, saisissant chaque partie et l’intégrant au tout, sans parti pris. Il avait observé la force et la faiblesse. Il avait conçu leur unité. Il l’avait pris en lui, compris, à charge de le transmettre à son tour. Alors quand il se trouva devant le roncier d’un territoire inconnu, quand il aborda l’ombre qui attend à la limite de ce que son maître avait éclairé, Noro senseï sut se guider par la manière, par la vue intuitive qui lui indiquait la grande nécessité, la direction qu’il ne pouvait ignorer au risque de perdre la Voie de ses maîtres.

 

知止而后有定,定而后能靜,靜而后能安

The point where to rest being known, the object of pursuit is then determined; and, that being determined, a calm unperturbedness may be attained to. To that calmness there will succeed a tranquil repose.

Dès lors que l’on sait où s’arrêter, on connaît la stabilité. Dès lors que l’on connaît la stabilité, on sait comment rester calme. Dès lors que l’on reste calme, on parvient à la sérénité.

Extrait du Da Xue

 

Celui qui vit la manière témoigne d’elle car elle le traverse. Ses mots et ses gestes en sont emprunts. On m’a parfois dit : « Ce sont tes mots » ou « C’est ta compréhension. » Je réponds alors : « C’est mon expérience. » Pareillement, ce que Noro Masamichi senseï a créé est à mettre en relation avec son expérience auprès de son maître, non avec ses cogitations ou ses goûts, son entendement ou son vocabulaire. Ceux qui lui ont reproché sa marche en avant, au-delà de leurs connaissances, de leurs goûts et de leurs aspirations, n’ont fait que dire leur frustration de ne pouvoir le suivre sans quitter la voie, ignorant la transmission de la manière.

Ce dont je témoigne provient des durs tatami de paille, d’une courbature qui a duré 6 semaines et sur laquelle je continuais de m’exercer. Ce que je porte, je le maintiens par les épreuves qui m’ont trempé. Par le feu et l’eau, on parvient au jeu chatoyant de la maîtrise. La facilité nous murmure qu’elle suffit, arguant que la difficulté n’est pas une nécessité. L’élève qui suit son maître se doit de progresser, au-delà même de l’épreuve, par delà le roncier. Telle est la manière des maîtres.

Il est difficile d’imaginer la manière quand on suit une voie. L’union des deux est un effort encore à vivre, qui dit le Tao entier, la Voie unissant la manière et la voie, joignant l’accès au détour.

Noro Masamichi senseï racontait qu’un jour, il fit Irimi Nage. Il reconnut immédiatement qu’il venait de revivre le mouvement de son maître, son énergie, son amplitude, une unique fois, entier.

La suite : Fidèle au désir, parution 01/12/2017

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Les 3 trésors

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 19e partie

Noro senseï enseigne depuis quelques temps à l’Académie Navale. Il est un jeune senseï. C’est une de ses premières affectations extérieures. Il connait un grand succès. Je crois me souvenir qu’ils sont venus à cent voire deux cents aspirants officiers et officiers pour suivre son enseignement de l’Aïkido, ce nouvel art martial créé par un certain Ueshiba Moriheï senseï. Je me souviens d’un nombre de 250 élèves.

Le problème est que ce sont là mes souvenirs de conversation et que je ne les ai pas notés le jour où je les ai entendus. Je ne pensais pas que j’aurais un jour à écrire ces articles pour expliquer l’évolution de mon maître. La cohérence d’un enseignement libre est difficile à saisir. La liberté du maître est seulement contrainte par sa fidélité à la leçon, par la capacité de réception de l’élève et par la malléabilité de la forme pour restituer le fond. Parfois, pour rendre le cœur de la leçon, le maître doit s’exprimer à l’intention d’un seul élève, et d’autres fois, par son expertise, il  délivre en un même cours plusieurs niveaux de compréhension, de lecture, de réalisation. Lire la suite