Stage de Tada shihan

Nous avons saisi l’opportunité de suivre un stage de Tada shishan en avril lors de son passage à Paris. Voir son site.

Je n’ai pu participer que pour un après-midi car j’avais cours et stage pendant ce week-end. Je me présentais au cours du samedi dédié à l’Aïkido.

Ce fut un moment de grande émotion de rencontrer celui qui fut l’ami et le soutien de mon maître, Noro Masamichi senseï, pendant toutes ses années d’enseignement en Europe et en Afrique. Je pouvais revoir les leçons que je reçus de Noro senseï, percevant une fraternité d’armes, un compagnonnage de chercheurs, des stèles vivantes témoignant de l’art d’Ueshiba Moriheï senseï.

Je pus revisiter l’aspect énergétique de l’Aïkido, une étude fine du souffle, un placement profondément ancré dans le flux. Tada shihan fut prodigue en anecdotes qui rendaient plus présente la leçon. Il nous raconta ses années d’enfance quand l’art familiale du tir à l’arc et du cheval le préparait aux futures leçons d’Aïkido. Il nous fit sentir les continuités qui font le chemin des écoles anciennes, koryu, vers la conception de l’Aïkido. Il nous dit les distinctions. Tada shihan fut généreux en clarté d’explication.

Je perçus ce qu’avait été l’Aïkido qui émut tant cette génération de pionniers. Je goûtais à nouveau ce qui m’enchanta en 1980 quand je rencontrais Noro senseï pour la première fois. Je repartis du stage bouillonnant d’une sève vivifiée.

Je remercie Tada shihan pour ce rappel de la hauteur à laquelle notre art évolue. L’organisation d’Emiko et l’aisance de la traduction ajoutèrent au plaisir de ce moment de plénitude de l’art.

Prochain stage de tada shihan : 30 juin au 3 juillet 2018 à Paris

 

 

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La forme entre Terre et Ciel

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 49e partie et fin

posture-TerrePhotographie d’Antonin Borgeaud © 2006

La forme, kata en japonais, est ce qui est étudié, transmis, maintenu vivant. Par le kata, l’esprit d’une école, d’un fondateur et d’un génie, est passé à la génération suivante.

La forme est apprise auprès du maître, voire du Grand-maître. Elle porte son empreinte, sa manière. Elle reflète son cœur avec fidélité. Pour apprivoiser l’attention du public occidental, Noro Masamichi senseï avait nommé sa discipline « art du mouvement ». Cette approche offrait un pente plus douce vers le sommet de son art. Cependant, la facilité comporte un prix, celui du renoncement au trésor, au secret de l’expérience, bien gardé par le dragon Effort. La Belle dort de l’autre côté du roncier.

posture-shiho-nagePhotographie d’Antonin Borgeaud © 2006

J’ai approché Noro senseï avec l’intention de l’écouter et de le regarder. J’ai développé le sentiment que l’enseignant donne et que l’élève doit l’aider à donner encore. Il faut secourir le maître dans son effort de tout transvaser vers l’esprit et le corps de son élève car le risque majeur pour l’enseignant est le dépit. Pour cela, l’étudiant doit faire montre de courage, de persévérance, d’attention, d’habileté, de discernement, de raison et d’intuition. Aussi, je me suis tourné vers mon maître pour l’observer, puis pour l’examiner. Je l’ai fait en cours, je l’ai fait aussi en dehors quand je m’approchais de sa culture pour comprendre quel sens il attribuait à tel geste, telle attitude ou tel mot. J’ai cherché la signification de la leçon comme je cherche les champignons, en visant le biotope que je transposais en contexte et en références.

posture-kaeten-nagePhotographie d’Antonin Borgeaud © 2006

Je me souviens du Kaeten Nage (Yonten) qu’il exécutait en 1981. Je vois encore sa posture, la forme de son corps, la disposition de son esprit. Je possède cette mémoire au point qu’il me suffit de tourner mon esprit vers lui pour que sa forme m’apparaisse. J’ai tant travaillé ses postures de Terre et de Ciel qu’elles ont informé mon corps. Il m’arrivait de m’attacher une semaine durant à une seule posture et de la maintenir aussi longtemps que je le pouvais. J’en fis le pilier de mon étude. Les mains alors relâchent leur tension, les épaules se positionnent au plus juste, les aplombs s’empilent sur un unique point d’appui. Puis il me fallait entrer dans la technique avec en mire les positions que j’enchaînais, les liant par le souffle, par le chemin le moins dépensier en contraintes et en déséquilibres. La technique devenait au fur et à mesure de ma quête une série de formes, d’idéogrammes que je traçais d’une même respiration. Je la continuais jusque dans l’explosion du yang. Je la développais dans les 111 mouvements. Je la retrouvais depuis le salut jusque dans le vif des gestes les plus tranchants. Toujours, elle racontait la possible harmonie du fort et du faible, l’union tant espérée du clair et de l’obscur, la mise en cercle du haut et du bas.

 03-005Noro Masamichi senseï au sabre. Avec Noro senseï, la forme est le vase de mouvement, matière du souffle, recèle de puissance. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

Je vois la technique comme texte de formes, comme page d’idéogrammes, comme chapelet de grains dont chacun devient à son tour le début virtuel d’un autre chapelet. La posture possède une puissance infinie qui vient de l’équilibre de toutes les forces, de leur sommation sans réduction, toutes s’exprimant et aucune n’étant contrainte. Il suffit alors d’ouvrir une porte, de lever une barrière, de lâcher une retenue pour que jaillissent une force, une eau vive, une colonne d’écume. À ce moment, surgit une forme nouvelle, une variante, un enchaînement inédit. Je voyais dans l’art de Noro Masamichi senseï une science du réceptacle qui contient pour mieux suggérer, une puissance du contenu qui recèle pour mieux livrer, un vase qui retient une lumière trop vive et qui s’offre à un éclatement joyeux. Je percevais la leçon dans un univers de formes.

IMG_0424La forme met en musique le silence. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

J’invitais mon senseï au jardin japonais pour illustrer cette compréhension. Je désirais témoigner de son art selon cette vision et il y a consenti : « C’est comme le dojo de mon maître ». Il y a une profondeur dans ce retour. J’y perçois un esprit débutant, une rencontre initiale, une première initiation.

DSC01869L’évanescence et l’apogée de la forme sont les deux extrémités du mouvement. Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2018

Fin de l’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse.

D’une même main

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 48e partie

Noro Masamichi senseï se baisse et prend une brassée imaginaire de feuilles et se relève pour les lancer au plus haut. Écartant ensuite les bras en un grand cercle, il réitère son geste face aux 3 autres horizons pour finalement revenir à sa direction initiale. D’une manière des plus simples, Noro senseï vient de livrer son message, son résumé de l’art, de la volonté de son maître, Ueshiba Moriheï senseï.

DSC01697J’admire les fleurs de cerisiers et songe à mes amis sous les sakura. Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2018 Lire la suite

Le jardin des songes

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 47e partie

Nous étions entourés de 3 000 pratiquants venus fêter 30 ans d’Aïkido sous l’égide de la FFAAA, fédération Française d’Aïkido et Affinitaires, et emmenés dans ce weekend de partage par le petit-fils du fondateur de l’Aïkido, Ueshiba Moriteru senseï. Parmi les maîtres invités, Noro Masamichi senseï et Tamura Nobuyoshi senseï étaient sur le tatami parmi nous à dispenser leurs conseils, à donner de leur exemple. Noro senseï passait de groupe en groupe, montrant Ikkyo ou Shiho Nage. Certains se demandaient qui pouvaient bien être ce maître japonais qu’ils n’avaient pas beaucoup vu dans les revues d’arts martiaux.

D’autres se souvenaient de leur jeunesse, des années yéyé, et retrouvaient le maître vieilli mais souriant, bien plus souriant que le terrible senseï qui les jugeait sévèrement. Dans ces années de jeunesse, certains jours, le senseï grimpait quatre à quatre l’escalier de son immeuble et tambourinait à la porte du groupe musical qui répétait en montant le son à fond et dérangeait la sérénité de son cours d’Aïkido, noble Art japonais. Il nous disait qu’il sentait bien l’artiste caché derrière la porte, attendant qu’il parte. Et il devait finalement redescendre, toujours furieux. Il  souriait en partageant l’anecdote, tout au souvenir d’Antoine, quand le bouillonnement de sa jeunesse le portait à frapper les portes.

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Oubliée au vent

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 44e partie

Il y a, avec un maître qui étudie et enseigne pendant plus de 50 ans, une difficulté à le suivre. Entrés en son domaine de maîtrise bien après l’éclosion de son talent, ses élèves n’ont pas connaissance de sa formation, de sa genèse, de ses balbutiements, de ses premiers pas, de ses chutes et de ses tentatives initiales. Ils arrivent par vagues, portés par l’esprit de leur temps, par une mode ou une vocation solitaire, avec en partage l’humeur du moment de leur maître.

Ce qui distingue le maître est son registre, lequel traverse les octaves de l’étude, courant d’un inaudible à l’autre, alors que ses élèves perçoivent un spectre restreint à la mesure de leur capacité ou de leur goût. En une heure de cours, je voyais s’évaporer une part non négligeable de la leçon.

Noro Masamichi senseï nous invitait à plonger profond et à nous envoler au plus haut. Son Ikkyo s’élevait puis s’abîmait. J’eus bien des difficultés à intégrer les oscillations du Maître. Pourtant à l’époque, je les savais essentielles, dans son dojo, sous son regard souvent patient, parfois impatient. Elles donnent un « rassembler », un moelleux, un contrôle où la fermeté est conjuguée avec la chaleur.

Un geste sans art joint un point à l’autre par la ligne droite. Le geste d’école quant à lui crée une courbure de l’espace dans laquelle les deux pratiquants trouvent à se lover, sortant de l’opposition, découvrant plus qu’ils n’ont apporté. Je l’ai découvert dans l’Art équestre. La relation homme-cheval échappe grâce à l’art au rejet de l’autre du mouvement et de sa libre participation, à l’exil de son bon vouloir. L’Art de la juste Conduite est un retour chez soi de cette bonne volonté comme une sortie pérenne du conflit. Il s’étudie dans le réel. Revenant des livres et des rêves de nos maîtres, il renaît sous nos doigts.

Il est tact, contact, toucher. Il nous sourit depuis le clavier du pianiste, des mains du chirurgien à celles du jardinier. Il s’épanouissait sous mes pieds quand le soir, au moment où les martinets lancent leurs derniers pépiements vespéraux, je quittais la pelouse et m’apprêtais à rentrer près d’un livre, pénétré du calme de la première heure de la nuit. Les ombres estompaient les lignes des massifs et un voile d’humidité atténuait les sons. Le tact m’ouvrait à la manifestation progressive des poussées et à leur dissolution comme une encre lavée d’eau. Il m’épargnait le mode binaire et autorisait la transition. Ainsi ce qui était perçu au premier plan était-il tracé en contours tranchés puis passait au second et au dernier par l’évaporation des formes. Quelques monts lointains éveillaient mon imagination, brumes de pierre.

shan-suiShugetsu, Honolulu Museum of Art, un exemple typique du shan-sui 山水 montagne-eau ou peinture de paysage

L’opposant, l’adversaire, l’ennemi, sont transformés au creuset du combat en partenaires puis en « vis-à-vis », selon ma fantaisie latine en « force-à-force ». Je perçois à cet instant une dissolution des contours, quand l’autre et le soi, remis du premier choc, entrent dans une mêlée où les anathèmes sont transformés en dialogue des corps et des volontés. Un maître disait : « C’est l’adversaire qui m’indique comment il veut être vaincu. » Alors, l’un doit bien vaincre, exprimant la position la plus juste. Sur cet accord, sur la vision du « plus juste », le combat est terminé, le tableau est achevé. C’est le tao du guerrier.

« Exerce-toi tous les jours à conduire le char et à manier les armes. »

Yiking

Je m’exprime loin des boucheries dont aucun ne sort indemne. L’Art est la sortie des enfers, la seule que je connaisse et que j’ai étudiée auprès de mon maître. Il fut clair : « Mon art est né le jour où j’ai vu Ueshiba Moriheï senseï. » Par la suite, il reçut les attentions d’un public occidental amateur enthousiaste d’Orientalisme, nourri des voyages de Pierre Loti, d’opéra de Giacomo Puccini, des Nymphéas de Monet. Des médecins et des philosophes désirèrent étudier sa compréhension du corps et de l’esprit. Des échanges fructueux naquirent. Il invita Lily Ehrenfried à son dojo pour y exposer son enseignement. Il nous rappela cependant : « Ce sont eux qui vinrent à moi et non moi qui alla vers eux ». Je comprenais que son étude allait entièrement à son maître.

Dans la vision extrême-orientale, le tao du guerrier, celui du médecin et du  poète sont unis. Une grand-mère asiatique me disait : « Mon père était médecin et il étudia les arts martiaux car ce n’est qu’ainsi qu’on parvient à l’accomplissement du médecin … Les techniques ne sont efficaces que si on connaît les poèmes qui les accompagnent. » Le tao est un, accessible par ses innombrables facettes. Nommer une « évolution du Maître » revient à se l’approprier selon une vision extrême-occidentale quand la manière extrême-orientale, son regard et son engagement furent de pénétrer la Voie, le tao, et d’y persévérer. Ses mutations qui sont le signe du flux perpétuel sont certes selon nos conceptions réinterprétation, renouvellement ou bascule, mais au regard bridé du Maître, le fleuve est unité au sein des transformations et, à son terme, évanouissement. Telle est la leçon du lavis que peindre les montagnes conduit par degré à leur dissolution.

Quand Noro Masamichi senseï me saisit le bras à 2 mains, je sentis avec surprise un flux léger passer dans ses os, comme une brise qui pénètrerait une flûte posée sur le mur, oubliée au vent. Je commençais « moi » puis devint attention et parvint à l’écoute pour me joindre à lui, soufflant. Je ne cessais d’être moi, attention ou écoute, et pourtant, déjà j’étais passé et, la seconde suivante, les pieds me portaient sans répit plus avant sur la Voie. Le maître est toujours passé, présent et à venir. Je ne peux le connaître aujourd’hui qu’en le rejoignant dans l’espace où il choisit de vivre, dans la pratique et l’étude des maîtres.

La suite : Le don de force

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Nos conférences en anglais !

Pour les anglophones, voici notre liste de conférences en anglais, à visionner et à partager !

J’aborde 3 sujets en 21 vidéos :

An introduction to Ringenkai Aikido (7 parts)

Teaching Aikido (7 parts)

The lost teaching within Aikido (7 parts)

Mutatis mutandis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 38e partie

Dans un Monde où le souffle, sous le vocable de ki (qi en chinois ou praña en sanscrit), pré-existe à toute manifestation, l’évènement advient par sa coagulation et disparaît par son évaporation.

 cavalier sous neigePins, bambous et branche de pruniers en fleur, détail, diptyque de Sakai Hoitsu, Musée national des arts asiatiques – Guimet, Paris

Le peintre matérialise l’haleine du Monde sous son pinceau, le poète la fait apparaître dans la

« Paix du vieil étang.
Une grenouille plonge.
Bruit de l’eau. »

Basho Matsuo

On dit du Parfait taoïste qu’il chevauche les nuages,  qu’il respire par les talons, qu’en ses os coule le flux du ki. Devant les murailles assiégées, le général vainc par la connaissance du ki de la ville. Le souverain règne en ne s’opposant pas à l’énergie qui fait advenir, en se conformant au souffle de son époque. Dans ce Monde dont la légèreté est soutenue par une brise, l’immobile est traversé d’un courant incessant et le mobile rejoint d’une impulsion le mouvement du cœur et des yeux. À ce moment, le pratiquant d’art martial parfait sa respiration. Il se meut selon le rythme et l’amplitude pneumatiques. Il s’astreint à suivre en gestes la pulsation du corps entier. Au lieu d’un dette d’oxygène, il répond à la dette de mouvement. Nous sommes sur un autre versant du Monde, à l’antipode du sens commun, frère abâtardi du bon sens.

putidamo riverBodhidharma traverse le Yangsté sur un roseau. Ce fleuve est l’expression par excellence de l’écoulement du qi (ki en japonais), le roseau est la plante apte à véhiculer le souffle.

Noro senseï insistait sur le bon ordre qui veut le souffle en premier, exprimé ensuite par les yeux et les mains, l’attitude entière tournée vers la plénitude de la respiration. Un geste qui précèderait le bruissement d’une expiration serait brusque. Une posture qui comporterait un angle trop vif opposerait à la circulation pneumatique un pincement contraire à l’exécution de la technique. Bouger signifie écouter le vent et répondre avec justesse. Ne pas bouger revient à ouvrir l’espace intérieur à sa mise en circulation. Ce qui naît du souffle est art et technique, continuité et impulsion, intention et réception. Dans cet univers à la légèreté insoutenable, les manifestations mutent d’huîtres en hirondelles, de sage en tortue bienheureuse dans quelque boue de rivière. Les académies y sont des forêts de pinceaux.

Lorsque Noro Masamichi senseï vint en Europe, il apportait dans son corps même un art issu des montagnes et des rivières du Japon, un Aïkido qui ne pouvait être que du maître, du sien. Progressivement, il rencontra l’esprit local, un génie cartésien qui lui demanda ce qu’il avait à déclarer. Noro senseï commença par dire son maître, ses projections puissantes, ses contrôles implacables, sa légèreté de touche, ses oraisons mystiques, son sabre pourfendeur d’esprits. Il lui fut répondu qu’il devait choisir. Pour se faire entendre, il se porta vers le premier niveau, la technique, avec comme argument la force. Il délaissa les massages, les vocalisations, les ponctions sur les canaux du souffle. Il retint ce qui pouvait d’emblée être compris par tous.

Noro operaNoro Masamichi senseï à l’Opéra Garnier, Paris, 1991, famille Noro ©

Plus tard, il revint vers l’art mais l’esprit cartésien lui opposa qu’il transgressait un impératif logique, qu’il opérait une contradiction. L’art ne peut être la technique, ni l’esprit le corps. On n’est jamais l’un et son contraire. Persévérant dans son objectif, Noro Masamichi senseï se tourna vers les artistes. Il fut invité à quelque fête à l’Opéra Garnier du temps de Noureev.

 

Il intéressa Yehudi Menuhin. Ce fut un autre maître qui rencontra le célèbre violoniste. Noro senseï nous parla souvent de cette occasion ratée. Il ajoutait qu’il avait conseillé un autre musicien sur la manière de poser ses pieds et que sa musique en fut grandie. Il collabora avec Pina Bausch. Il y eut des échanges d’élèves. Mais son art ne changea ni de catégorie ni de ministère. Il s’était naturalisé sous forme de sport et il ne porterait pas d’autre habit. Ce fut un de ses plus grands échecs.

BodhidarmaBodhidharma le Barbare au Yeux clairs, par Hakuin Ekaku

L’échec du maître devient l’ambition de l’élève. Nous avons encore à avancer vers la réalisation du plein Aïkido. Le Bouddhisme mit plusieurs siècles à devenir chinois puis japonais, en forme et en fond. Je pense que notre art connaîtra les mêmes temps d’adaptation, de pénétration du génie local. Le ki nécessite la durée pour faire connaître son envergure. Il requiert amplitude et patience, connaissance des rythmes pour que conditions et causes puissent advenir de concert et détermination pour traverser certains hivers.

NTT-US_2008-019Nguyen Thanh Thien présente le Kinomichi à Atlanta devant des élèves d’une école formant les professionnels du spectacle (danse, chant, théâtre), USA, 2008

NTT-US_2008-005Travailler la perception propre aux arts martiaux, Atlanta, USA, 2008

NTT-US_2008-059Présentation du Kinomichi à un festival de danse à Boulder, USA, 2008
NTT-US_2008-104Un cours dans une université du Colorado, USA, 2008
NTT-US_2008-117Moment de partage avec des chorégraphes et danseurs dans un centre de recherche en danse sur Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-115Rencontre d’arts, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-128Un corps, une respiration, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-137Dernier regard sur notre aventure, New York, USA, 2008

D’une pratique de guerre, nous marchons au son d’un exercice d’agrément et nous nous présentons à la frontière de l’art. Et si nous prenons la route, si nous avançons sur la Voie, nous le faisons en emportant l’essentiel, ne reniant rien de ce qui importa à nos maîtres, le sabre se transformant en pinceau et le pinceau mutant en sabre.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï au bokken (sabre en bois) devant une calligraphie de son maître Ueshiba Moriheï senseï. Photographie de P. Y. Bénoliel © 2006

NTT-US_2008-025Durant le voyage de présentation du Kinomichi aux USA, j’ai été invité par Ikeda Hiroshi senseï à donner un cours de Kinomichi dans son dojo personnel, Boulder Aikikai. Ce fut un moment d’intenses échanges. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ses élèves et leur affection pour leur senseï. Je crois que ce fut le 1er cours de Kinomichi dans un dojo aux USA !

La suite : Devant la brume sous le pic, bientôt en ligne

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Le troisième espace

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 32e partie

Noro senseï ne se nourrissait pas de textes. Il y picorait, il y glanait une inspiration. Il citait le Tao Tö King en prononçant l’éloge du Yin. Il s’ouvrait aux évangiles pour son Dieu de Lumière. Il savourait le guerrier que fut le Bouddha. Il défendait l’honneur des maîtres zen. Il n’était pas d’une chapelle, d’une synagogue ou d’un ashram, ni d’un livre, un rituel, une initiation. Ce qu’il avait à nous livrer, il le fit in vivo, dans le vivant du corps, de l’esprit et du cours.

Noro-kamizaNoro Masamichi senseï. Photographie de P.Y. Bénoliel © 2006

Lorsque je venais au dojo et que Noro senseï débutait le cours, il se plaçait face à l’autel, s’inclinait devant ce qu’il désignait comme le Monde des esprits, puis se retournait vers nous et saluait une seconde fois. À chaque salut, une dimension s’ouvrait entre lui et l’objet de sa prosternation. Le cours se déployait sur un espace dédoublé, une double présence. Noro senseï se savait entendu et vu par son maître, et à la fois, il espérait être vu et entendu par ses élèves.

Toutefois, il existait un troisième espace dans lequel la leçon prenait place et déployait toute son ampleur, l’espace intérieur, celui que je cultivais par mes efforts. La pratique en cours me permettait d’approcher la leçon en corps et en esprit. Elle donnait lieu à un premier contact, à un toucher, à un effleurement. Ce premier moment, s’il suffisait pour beaucoup, m’était une excitation, un énervement, un plaisir passager. Il me fallait plus. Alors, j’attendais le retour chez moi, ou bien auprès de mes élèves, et seulement à cet instant, dans la répétition, dans la reprise du geste, je pouvais le pousser plus, le mûrir, tel un mouvement tendu vers une expression simplifiée, une technique polie dont on ne pourrait rien écailler.

Wang-BoMaître Wang Bo. Photographie de Thomas C. © 2004

Maître Wang Bo m’avait enseigné qu’il fallait se préparer à la leçon, que l’esprit du maître attend dans cette dernière et qu’elle doit être recueillie par un corps bien disposé et adapté. Il revient dès lors à l’élève de l’assouplir, de le rendre puissant, de lui enseigner l’endurance, de le maintenir vigilant. Une fois, le réceptacle corporel prêt, l’enseignement est déployé dans toutes ses dimensions, selon son envergure.

Lorsque je réfléchis à l’évolution de l’enseignement de Noro senseï, je prends en considération l’évolution des corps de ses élèves. Les élèves yang prélevèrent la part yang, comme les adeptes du yin ramassèrent leur butin de yin. Chacun chérit sa portion. Désirant l’harmonie, j’eus à cœur de solliciter les pôles contraires. Je cheminais de l’un à l’autre, refusant de m’établir dans un seul antipode, m’adonnant à l’ivresse d’un départ perpétuel : libre de toutes les chapelles, curieux de chaque point de vue, loyal à l’enseignement du maître. Les époques de Noro senseï se succédèrent en des vagues d’élèves enthousiastes, parfois plus homogènes que solidaires. Je maintins mon intérêt sur une trentaine d’années, sans une minute d’ennui, attendant la leçon suivante que, part définition, je ne comprenais pas et qu’une fois recueillie, je courais cultiver en mon domaine, en mes terres, en mes journées dévouées à l’exercice solitaire. Je vis les vagues d’élèves s’élever puis refluer, la dernière noyant la précédente et prévenant de la fureur de la suivante. Pour me préparer à l’art du maître, on me conseilla la méditation, la pleine conscience, l’eutonie, le feldenkraïs, le vajra comme la kundalini, la sophro et la PNL, le shaman puis le coach. Toutes ces nouveautés possédaient leurs attraits, leur séduction. Cependant, je demeurais au dojo uniquement, pour l’étude de l’art lui-même. Ce que je cherchais n’était pas plus loin, il était plus profond. Je misais tout sur la profondeur. Ailleurs constituait une dispersion. Je restais et je revenais chaque jour à l’art du maître car je m’efforçais de voir dans une seule goutte d’eau océans et nuages.

Chez moi ou dans les bois, je refaisais tel geste, je repositionnais tel segment, je variais tel rythme. Je changeais de niveau, me mettais à genoux ou plus sur l’avant, et le jour suivant, j’explorais tel appui du pied. Je découvrais la base par le nombre des variantes pour enfin y revenir avec plus de sureté. Je me disciplinais loin des sirènes du temps qui me susurraient : « Sois toi-même. » Non, je me voulais selon ce qu’enfant, je considérais une destinée, on voit grand quand on est petit. Je rêvais de me changer en tigre et en dragon. Les arts martiaux tiendraient leurs promesses, j’y veillerais ! Combien de fois, il fallut me jeter dans l’effort, rouler, me relever et rouler encore. Je me souviens d’un soir où je ne pouvais plus me hisser sur les jambes, l’épuisement m’ayant coupé tout ressort. Incapable d’avancer, je surpris mon senseï car mes yeux n’avaient renoncé à rien. D’autres fois, j’enchainais les cours avec les courbatures du précédent. Parfois, la difficulté me faisait voir l’exercice comme impossible. Je rejetais l’adjectif tant que je n’avais pas usé l’épreuve sous les assauts de ma volonté. J’ai fait montre de persévérance comme d’autres usent de leurs poings. Je visais la compréhension et rien de moins, fut-elle physique, émotionnelle ou intellectuelle.

J’aime l’ouvrage ancien « Les Très Riches Heures du Duc de Berry » pour son titre. La vraie richesse est celle dont on pare ses heures. Par mes riches heures, j’ai voulu desceller l’enseignement de Noro Masamichi senseï. Par ces journées dévouées à l’étude de l’art, j’ai parcouru sa vision, celle qu’il avait de son maître, de sa maîtrise.

Il y a tant encore à saisir et approcher. Alors, je m’endurcis, je m’assouplis, je m’éveille à une plus grande sensibilité. Je n’ai pas encore déroulé en entier le parchemin qui me fut transmis.

Je passais de la technique à l’art par mon sentiment devant le don de ces journées qui me dévoilèrent de si grands trésors. Je le nomme gratitude, émerveillement, amour. Je ne reçus jamais un enseignement en restant blasé. J’écoutais, je regardais et je m’étonnais qu’il me fut tant donné.

vase-theDans le noir, voir la lumière ; dans le plein l’espace ; pour y parvenir, affiner. Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2003

La suite : Le son, bientôt en ligne

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L’ascension

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 31e partie

 J’ai évoqué les débuts, les dispositions et les aptitudes de Noro Masamichi senseï. Dans le même temps, j’ai temporisé et repoussé l’évocation de sa tendance à se diriger vers le monde des esprits, les kami, et à pénétrer le domaine spirituel ouvert par son maître Ueshiba Moriheï senseï. Fidèle à son exemple, Noro senseï a repris sa quête et maintenu sa direction, puisant dans l’obscur, poussant à la lumière.

Au stage anniversaire de son ami Asaï Katsuaki senseï en Allemagne, devant Ueshiba Kisshomaru senseï, Noro senseï présenta son art. Il mettait ainsi fin à 20 ans de séparation d’avec le fils de son maître. D’un geste, il dévoila l’essence de son art. Il prit une brassée au sol et la jeta au plus haut. Puis il invita les pratiquants d’Aïkido sur les gradins à se joindre à lui. Le cœur de Noro senseï n’était plus à la démonstration, il inaugurait le partage. Il se baissait et, par la poussée qui le traversait, depuis l’orteil jusqu’au bout des doigts, il projetait, il jetait et se jetait vers ce qui le dépassait, aux quatre coins cardinaux. À ce moment, le maître se mettait à nu, il laissait voir la leçon vécue auprès d’Ueshiba Moriheï senseï. Ce geste, il l’avait mûrement médité. Ensuite, il appliqua cette direction aux techniques de base de l’Aïkido. Cette traversée du corps par une poussée venant du sol est une découverte pour Noro senseï.

pinsPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2011

Alors que Noro senseï se promenait dans la forêt, s’interrogeant sur ce que pouvait être le centre, le hara, sujet sur lequel sont ami et maître spirituel Graf Durckheim avait écrit un livre éponyme, il s’arrêta de marcher subitement pour voir un arbre, non pas le regarder mais bien le voir. Il me raconta ce moment en forêt plus tard, quand je lui narrais mon entrainement dans les bois, profitant de la promenade de mes lévriers. Les exercices en dehors du dojo sont propices à un changement de regard, les yeux portant au-delà des murs dont nous servons pour nous protéger du froid et du vent, sacrifiant la portée de notre vue, annihilant la présence de tout horizon lointain, hérissant notre quotidien d’obstacles sans nombre. Nous vivons en ville dans un perpétuel labyrinthe. Noro senseï marchait donc en forêt et vit un arbre répondre à sa question de savoir ce qu’est la source du mouvement, son origine. Était-ce le hara, le centre du corps ? Il regardait mais ne vit aucun seki tanden dans l’arbre qui lui faisait face. Il n’entrevit qu’une élévation continue, puisant dans le sol et se projetant vers la lumière.

lierre-ascendantPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

Elle lui est une trouvaille car auparavant, les mouvements étaient générés à partir du centre, seki tanden, un point à environ deux épaisseurs de doigt sous le nombril, par le hara, cette zone entourant ce point. Les gestes sont issus de ce centre pour être ensuite transmis vers les extrémités que sont les pieds, les mains, parfois les épaules et les genou, le dos ou le front. Cette origine du mouvement signe une manière toute japonaise. Toutefois, lorsque le pratiquant exécute Ushiro Ryote Dori, saisie double des poignets par l’arrière, le mouvement débute par une mobilisation du pied, sortie du talon puis reçue par les orteils et une fois l’arc du bol du pied en tension, il monte et  grimpe vers le sommet. Plus le corps est relâché, mieux se fait l’ascension. Une contraction dorsale, à l’épaule ou au poignet rompt l’unité gestuelle et affaiblit la technique. À l’examen, Ushiro Ryote Dori correspond à un déplacement du centre vers le sol, le commencement se trouvant sous le pied. Ceci est étudié à partir des mouvements respiratoires.

Plongeant dans son expérience de l’Aïkido, il reconsidéra son maître à la lumière de sa découverte. Il vit en pensée Ueshiba Moriheï senseï faisant Irimi Nage tous les matins. Il fit le parcours du geste et perçut à ce moment une possibilité d’ascension, une évolution de la sortie arrière d’Ushiro Ryote Dori. Il voyait pour la première fois son maître au sens où, à chaque moment où l’on renouvelle son point de observation, changeant d’angle de vue, on « voit pour la première fois. » Ce changement constant de perspective est précisément ce à quoi nous invite la peinture chinoise quand elle brise l’unicité du regard sur les rivières et les montagnes.

J’appelle cela approcher les kami, ce moment où un évènement, irruption d’un élément du réel dans le champ de notre conscience, objet qui devient la mire de notre attention, dévoile une compréhension subite, une leçon énoncée sans bouche ni langue, un regard qui laisse entendre, une intuition qui éblouit notre raison. Ce qui surgit de l’arbre, comme du modeste caillou sur lequel bute le pied, s’élance et devient le pivot de l’étude, un pilier, une borne qui sépare nos jours. Pour Noro senseï, il y eut un après. Il dut remettre sur le métier son ouvrage, chaque jour, par fidélité à l’exigence qu’il avait épousée, jusqu’au jour du retour du maître, de sa propre maîtrise.

Noro senseï nous a enseigné à orienter nos poussées vers le haut, tirant du puits le plus profond. Aujourd’hui, quand je fais telle ou telle technique, je refais cette ascension découverte un jour en forêt. Je prends le chemin des bois, je suis le sens du bois.

Niten Japon 2003 NTTPhotographie de Nguyen Thanh Thien © 2003

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Une pluie de dons

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 27e partie

Noro senseï enseigne en France, à ses côtés Tamura senseï et Nakazono senseï. En Italie, Tada senseï est aux commandes. En Allemagne, Asaï senseï. Ils voyagent tous, s’invitent les uns les autres. Au Royaume Uni, Noro senseï, Nakazono senseï et Abe Kenshiro senseï s’alternent. Au-dessus de tous, Noro senseï reste Responsable pour l’Afrique et l’Europe.

Noro Masamichi senseï, dans un film d’Henri Ellis, sans doute au Royaume Uni

Tada senseï déploie beaucoup d’énergie et obtient une progression remarquable de ses élèves, au point qu’il distribue des 5e dan. L’été suivant, il invite Noro senseï à un de ses stages et connaît un léger problème. Le responsable européen n’a qu’un 6e dan, ayant refusé le 8e dan quand il avait quitté le Japon. Tada senseï ne peut inviter un maître japonais à diriger le stage avec juste un grade de différence avec ses propres élèves. Il comprend maintenant la mentalité en Europe. Il comprend que les grades « dan » sont compris sur l’exemple des grades de température ou de variants d’angles. Ils sont acceptés par le public et les élèves comme des mesures objectives de qualité ou d’expertise. Historiquement, les États européens se sont construits sur une communauté de mesures permettant les échanges de biens et de services, passant des pieds et des pouces aux mètres et aux centimètres. Le grade « dan » y est une affaire sérieuse.

Tada Horoshi senseï

Tada senseï demande à son ami d’accepter que sur l’affiche du stage soit accolé à son nom un grade supérieur au 5e dan, un grade de maître qui le place au-dessus des autres experts japonais en Europe, celui que le fondateur lui avait reconnu et qu’il avait pourtant refusé. Noro senseï hésite, tergiverse et, finalement, pour son ami, pour l’organisation du stage, accepte. Il ira en Italie avec un 8e dan inscrit sur l’affiche. Ce geste amical scellera son destin. Il déterminera pour longtemps sa vie, sa place parmi les siens, devant ses propres élèves.


Ueshiba Kisshomaru senseï, jeune

La stage a lieu. Noro senseï revient en France puis fait son voyage annuel au Japon et visite dès le premier jour la maison mère, l’Aïkikaï de Tokyo. Cette fois, le fondateur n’est plus, son fils Kisshomaru senseï lui a succédé. Tous deux sont assis dans une pièce. Ils sont seuls, face à face. Kisshomaru senseï a le sombre visage des jours mauvais. Il dit : « Noro, tu as trahi. » Il lui dit que l’attribution du 8e dan en Aïkido s’est fait hors de l’autorité de la maison mère, hors de son accord, que ce 8e dan est le signe d’une traitrise sans vergogne. Noro senseï se tait, il est furieux, puis soudain se lève et retire son hakama. Il ne se justifie pas car il ne le veut pas. Laissant derrière lui le hakama, signe de son service dû à la maison Ueshiba, Noro senseï part.

Son geste d’accepter d’imprimer un 8e dan pour aider son ami Tada en Italie ne peut être compris par une personne qui n’a pas encore enseigné hors du Japon, devant des élèves qui, ne comprenant pas le niveau de leur maître, ne saisissent que les signes extérieurs de maîtrise. De plus, il comprend trop bien la nécessité pour le pouvoir central de reprendre la main sur un développement européen qui tourne à la réussite flamboyante. Noro senseï dirige plus de 200 dojos à travers l’Europe. Noro senseï reçoit jusqu’à 1 000 élèves à l’Institut Noro à Paris. Certaines années, Noro senseï accueille 100 nouveaux par mois. Noro senseï-ci, Noro senseï-ça. C’en est trop, c’en est plus que ne peut le supporter le fils qui doit imposer un prénom, une autorité, une direction. En partant, Noro senseï entend : « Je t’interdis d’utiliser le nom d’Aïkido. »

De retour à Paris, Noro senseï crée le Kinomichi, le Chemin du Souffle-Énergie. C’est à ce moment-là que je l’ai connu. Il venait de rompre les amarres, il sortait les voiles, il visait loin, il voyait grand. Cet instant de création, quand le souffle est encore vert, je l’ai connu et aimé. Cette eau baptismale dans laquelle j’ai fait mes premiers pas en Aïkido, l’ayant goûtée, je la recherche incessamment depuis. Noro senseï s’est aventuré dans des directions nombreuses, affinant ses mouvements, intériorisant ce qu’il avait si bien démontré aux yeux du public, jouant d’une musique que lui dictait le souvenir d’un souffle, celui de son maître, le fondateur.

Aux débuts du Kinomichi, je voyais des experts évoluer sur le tatami. Ces élèves avancés jouaient avec les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. À l’Institut Noro, ils pouvaient s’exercer tous les jours et toute la journée sous la direction du maître. Ce fut intense, sans doute trop pour pouvoir durer. La passion régnait sur le tatami mais elle finit par ronger les âmes peu disciplinées, malgré les corps transformés en instruments de concert. Je pense que Noro senseï ne sut ou ne put travailler les esprits pour les discipliner à leur tour. Je ne peux en dire plus. Cependant, je vis ces experts le quitter les uns après les autres.

Je devais le quitter à mon tour. Un des experts venait à notre dojo et j’étudiais avec ravissement son art. Mais j’étais un débutant de 3 ans et je ne saisissais pas les enjeux. On commença par s’étonner de ma manière de faire Taï Sabaki, Itten ou Ichi. On s’en irrita ensuite. Chaque cours devint prétexte à une mise à l’écart insidieuse et progressive. Je renonçais en mai à revenir l’année suivante. Je rejoignis alors cet expert, navré de me séparer ainsi du dojo de mes débuts.

Nguyen Thanh Thien senseï, 2008

Je revins vers Noro senseï 15 ans plus tard. J’avais eu le temps d’intégrer les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. Je désirais voir le chemin pris par Noro senseï entretemps. J’étudiais donc l’intériorisation de son art sur la base d’une connaissance approfondie de l’extérieur. Je ne renonçais à rien, mon étude ne faisait que croître et développer.

Ueshiba Kisshomaru senseï, âgé

Je pense que le départ de Noro senseï lui a permis d’être plus libre, d’aller à l’essentiel. Plus tard, le fils du fondateur demanda à Noro senseï de revenir à l’Aïkido. Noro senseï déclina l’offre. Mon hypothèse est que ses élèves n’étaient pas préparés à un retour dans le giron de la maison mère, que le yin ne savait pas s’accommoder du yang. Pourtant, il y eut un effort dans cette direction. Noro senseï tenta un mouvement vers le centre. Je l’appuyais fortement. D’ailleurs, il me mit en avant. Nous étions en stage un été. Un matin, devant tous ses élèves, il reprit une histoire que je lui avais racontée la veille. Il en tirait une leçon singulière. Je fis un trait d’humour et il se tourna à demi vers moi et, du coin de la bouche et à voix basse, dit : « Quand je vous mets en avant, vous restez derrière ! » Le rouge dut me venir aux joues. J’obéissais et de ce jour, il parla de moi à chaque cours ou presque.

Le yin ne cédait pas un pouce. Le yang connut un accueil glacial. Certains refusaient de considérer cet aspect de l’art du maître, le mot trahison fut prononcé. Parfois, quand le yang ressortait, j’entendais dans les rangs des élèves : « Revenons au Kinomichi. » Noro senseï dit un jour : « On peut faire changer de direction à 10 personnes, parfois à 100 mais jamais au-delà. » Je sus qu’il renonçait à établir, au cœur de ses leçons, le juste milieu, ce moment d’équilibre qui joint les antinomiques, cet endroit sur le jo (bâton) où il aimait tant à placer sa main, l’autre épousant un extrême puis le second. Je continuais malgré tout à observer mon maître et à lui découvrir un équilibre que lui refusaient les tenants exclusifs du yin.

Un jour, une de mes élèves vint me voir et me raconta comment Noro senseï l’avait éjectée sur Men Uchi par un simple toucher, incarnant le corps de roc. Je comprenais que cet enseignement m’était une proposition de recherche. La transmission avait toujours cours. Elle dépendait de l’attention et de l’appétit de l’élève.

Quelques années après, Noro senseï dit en cours : « Excusez-moi mais maintenant, je dois m’occuper de mon fils. C’est ma famille. » Je sus que mon temps était révolu et je quittais Noro senseï peu après. L’élève avancé ne doit pas faire d’ombre au fils du maître. Il en va de la transmission de l’art. Peu peuvent le comprendre. L’élève ne perd rien s’il n’égare ce qui lui fut confié. Il peut alors tirer sa révérence avec grâce, de loin, soutenir le fils du maître et, sans doute, perdre nombre de ses élèves. Je préfère la fidélité à l’enseignement, quitte à voir des élèves me quitter.

Il ne faut pas reproduire les tragédies antiques. Il faut avancer le cœur plein de gratitude pour les dons distribués avec tant de joie. J’envoyais une lettre à Noro senseï pour lui signifier mon départ et je reçus en réponse des vœux de succès dans la poursuite de mes activités.

La suite : Pénétration

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