Le tableau périodique des techniques

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 9e partie

Une influence majeure de Noro senseï fut sa rencontre avec la France. Elle eut lieu quand son navire aborda Marseille en 1961. Noro Masamichi avait préparé son voyage en amont, dès qu’il sut son départ, sa destination, le pays où il vivrait la prochaine décennie. Pour un Japonais de son temps, la France était le Versailles du Monde. Il savait l’exigence de culture qui traversait l’histoire de la France. Il avait entendu les maîtres d’arts martiaux de retour comme les autres voyageurs, universitaires et diplomates, conter les coutumes de cette contrée lointaine. Kawaïshi senseï du Kodokan Judo avait bien connu l’esprit français, ce cartésianisme qui épingle tout de son exigence de logique, de continuum causal, de séquençage structural. Noro senseï avait fait quelques études de médecine avant d’intégrer le dojo d’Ueshiba senseï et il put recourir à ses connaissances pour répondre à la nécessité de classement et de mise en ordre des techniques de son maître. Il avait pris la mesure de la vision synoptique du tableau périodique des éléments de Dmitri Mendeleïev, qui établissait un lien, une explication de la diversité des éléments et de leur évolution d’un élément vers le suivant.

1280px-Tableau_périodique_des_éléments.svgTableau périodique des éléments au 28 novembre 2016, par Scaler,Michka B — Travail personnel

Je fais mon hypothèse de cette relation entre le tableau périodique de Mendeleïev et le tableau des 111 mouvements de Noro senseï. Voici mes arguments. Observons le tableau des 111 mouvements. Pour le lecteur non averti, il faudra soit me faire confiance – ce que je ne vous souhaite pas -, soit débuter l’étude pour comprendre la vision de Noro senseï. Pour l’averti – celui qui en vaut 2 -, il faut comprendre ce tableau comme un tableau périodique qui révèle la manière dont une technique se mue en la suivante, comment une forme naît de la précédente, comment un groupe est le pendant de son contraire.

 

ringenkai_aikido_tab4Kata des 33 : kata Père et Mère. Niveau 3

ringenkai_aikido_tab5Kata des 111 : kata de la mise en ordre. Niveau 4

Tout tourne autour de 2 groupes de techniques qui explorent les possibilités du mouvement giratoire sur 2 sens, vers l’intérieur ou in (yin en chinois) ou mouvements de Terre et vers l’extérieur ou yo (yang en chinois) ou mouvements de Ciel.

Suit une suite en 3 distances, la moyenne Ikkyo-Shiho Nage, la courte Nikyo-Kote Gaeshi et la longue Sankyo-Irimi Nage.

Viennent après la connexion entre le point et le cercle Yonkyo-Kaeten Nage et la respiration du cercle avec Gokyo-Tenchi Nage.

Enfin, les formes (kata en japonais) d’approche naissent des semences que sont la 1ère forme (Aïhanmi Kata Te dori) et la 2e forme (Gyaku Kata Te dori), les formes conséquentes que sont, par famille, 5-7 et 3-6-8, puis arrive un second tableau avec les composées à partir de 9e jusqu’à 16e formes.

Ce qui est remarquable dans cette approche est l’hypothèse d’une intelligibilité des techniques et de leurs évolutions l’une en l’autre. Avec cette intelligibilité apparaît la possibilité de comprendre et donc d’étudier. Pour cette raison, Noro senseï répondit à Arnaud Desjardins qui lui demandait d’expliquer l’Aïkido : « Si je pouvais expliquer l’Aïkido, je n’aurais pas besoin de l’étudier et donc de pratiquer. » Plus encore, Noro senseï provoque en l’élève sagace la compréhension d’une périodicité, d’une transformation d’un élément en l’autre. Cette vision met en mouvement l’Aïkido. Il devient à ce moment difficile de s’arrêter à la technique. Il nous faut avec cette compréhension nouvelle atteindre à la chose qui mue et qui fait muer. Nous entrons alors dans la recherche de la particule, du fondateur du mouvement périodique, de cette puissance qui interagit. Ceci peut sembler difficile à appréhender, compliqué à saisir. Cette vision nécessite une condition. Le tableau des 111 mouvements exige, pour voir ce qui est dévoilé, une pratique bien dirigée, persévérante, perspicace. Praxis est l’unique sésame au tableau.

Ce tableau interroge encore plus par ses vides. Pour cette raison, le tableau périodique de Mendeleïev exposé sur cette page indique une date d’établissement à la date du 26 novembre 2016. Cette datation implique que notre compréhension du tableau de Noro senseï est datée par notre compréhension, par notre avancée dans la Voie. Ceux qui sont peu avancés diront souvent « Cela n’existe pas ! » quand ils butent sur un élément extérieur au tableau. Ils témoignent alors d’un refus d’accepter ce qui se présente à leurs yeux, une peur de saisir et de comprendre. Face à la Terra Incognita qui augurait de l’étendue de son ignorance, Noro senseï lui-même témoignait souvent de son insatisfaction devant son insuffisante avancée. Il visait haut, il visait son maître et au-delà.

Quand le pratiquant est dans le mouvement, il ne peut dire « Ceci est, Cela n’est pas ». Il faut entrer dans le tableau pour le comprendre, il faut le mettre en branle. À celui qui y danse les éléments, il n’y a plus qu’interactions. Il joue la tour et le fou, le cavalier comme le pion, la reine et le roi. Puis viennent le tableau derrière le tableau, et à sa suite, le sans-tableau. C’est ainsi que je perçois la didactique de Noro senseï, ce don qu’il s’est fait à lui-même quand il perçut ce que la France attendait de son enseignement, quand son esprit épousa l’esprit français. Noro senseï considérait le jour de son arrivée au Port de Marseille comme une date anniversaire qu’il fêtait à l’égal de sa date de naissance et de sa rencontre avec son maître Ueshiba Moriheï.

Étudier l’enseignement de Noro senseï est devenu, pour moi, pratiquer sa vision, selon mon étude de cette vision.

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L’épreuve de Noro senseï

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 8e partie

Noro Masamichi frappe à la porte de son maître. Il est déçu, épuisé, abattu. Il vient annoncer son départ du dojo. Il s’en va. Il quitte son maître et ses condisciples. Il a pourtant tout essayé. Rien ne vient, il ne progresse plus, sourd et aveugle sur ce qu’il peut entreprendre pour avancer. Il se sent englué, il s’épuise sans parvenir à ouvrir les vannes de l’énergie, hors d’atteinte à toute joie dans la pratique. Il doit rediriger sa vie vers une voie qui ne se refuserait plus à lui. Il est au bord de sa première renonciation. Lire la suite

Le meilleur et le pire

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 6e partie

Noro Masamichi senseï revenait souvent sur l’enseignement qu’il avait reçu. Il partageait avec nous ces histoires que d’aucuns écoutaient comme autant de contes ravissants alors que je les vivais comme des leçons à revivre en écoutant mon senseï. Il nous raconta ainsi son étonnement lorsque Ueshiba Moriheï senseï lui dit : « Plus en douceur ! »

Noro Masamichi senseï : « Je recommence à ce moment la technique avec encore plus de prévenance pour mon partenaire, un visiteur de notre dojo. Ueshiba senseï revient pas très content : « Plus de douceur ! » Avec application, je suis son indication. Ueshiba senseï revient et me dit : « Tu ne comprends rien ! » J’étais déboussolé, ne sachant que faire. Plus tard dans la soirée, alors que nous nous retrouvions seuls, il m’expliqua que ce visiteur était un « voleur de technique », une personne qui visite les dojos pour en prendre le meilleur sans s’engager dans la Voie de l’Élève, sans devenir élève, sans se soumettre aux devoirs et aux exigences inhérents à la position. Lire la suite

La longue vue

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 5e partie

J’entends « L’Aïkido n’est pas une danse », avec sa variante « L’Aïkido n’est pas une chorégraphie ». En réponse surgissent « L’Aïkido n’est pas une boucherie » et « L’Aïkido n’est pas que corps. » Ces contradictions, dès l’origine des arts martiaux, en ce premier jour, le maître en tête avait dû en parler. Il dut même les surmonter et les dépasser. Il faut savoir voir et entendre dans le cours d’hier, d’aujourd’hui et de demain, notre étude se déployer, qui œuvre au dépassement du contraire. Ne voir dans le maître que celui qui nous parle sans sentir en lui le Jeune Maître, l’Ancien et le Premier, c’est ne pas être présent au cours, au jour, à la lignée qui s’est choisie un représentant pour notre temps, tout faible et faillible qu’il puisse être et cependant soutenu par une chaîne formidable.

Trop souvent, on oublie qu’à ressasser son amertume de n’avoir reçu plus, on cache avec anxiété sa propre déception, ce misérable trouble qui éclata un jour, quand, entre deux anciens, l’un fut préféré au second par Ueshiba Moriheï senseï lui-même. De cette minute, naquit une aversion mutuelle, reportée et perpétuée par deux familles de pratiquants qui ont oublié ensemble et d’un même mouvement pourquoi leurs aînés s’étaient éloignés l’un de l’autre, l’un vaincu et l’autre vainqueur. Le plus amer ne fut jamais le dernier. Il faut voir et entendre, dans les reproches jetés à la tête des uns et des autres, les maladresses longtemps oubliées et dont la plaie suppure continûment depuis. Du vaincu, le vainqueur m’indiqua un jour : « Il quittait le dojo quand j’arrivais. » Le vaincu rappelait : « J’ai reçu un enseignement unique qui fut partagé avec untel et untel (sans nommer Noro Masamichi senseï, le premier d’entre eux, nda). »

Une autre jérémiade en appelle à l’ordalie moderne qu’est le combat de rue, le streetfight. Elle incrimine une faiblesse de nos cours. Elle dit la vanité de l’esprit devant la violence de la brute de rue, une sorte de golem qui serait droit sortie des manga. L’art martial qu’est l’Aïkido est né dans des circonstances particulières et il fut transmis au sein de familles nobles. Dans la galaxie des arts martiaux, il y a des arts martiaux transmis par les brigands, les paysans, les artistes itinérants, les bateliers, les convoyeurs, les gardiens de monastères, etc. On ne peut ramener ces réponses diverses nées de diverses conditions sociales en des siècles et des pays différents à l’unique « épreuve de la rue » sans tomber dans la confusion. On ne peut tout rapporter à soi, à ses propres conditions. L’art martial qui m’a été enseigné vise loin au point qu’un jour, Noro senseï, lisant ma traduction d’un texte de Kano Jigoro senseï sur la Voie, le do en japonais ou le tao en chinois, dit : « Le do est bien supérieur au chemin, le do vise plus haut et plus loin que le michi ! C’est sans comparaison. » Les mouvements de Noro senseï projetaient loin car il voyait loin. Il nous poussait à voir plus loin qu’il ne pouvait lui-même le concevoir. Il n’a jamais envisagé le combat de rue car la rue n’était pas son univers. Pour aller plus au cœur de l’enseignement de mon senseï comme du sien, je pratique avec mes élèves dans la montagne. Je fais retraite dans un ermitage sur les coteaux boisés bordant une rivière, ouvert sur les causses au sud, où je perfectionne le geste et aiguise l’esprit.

Les critiques, fondées sur l’amertume comme les jérémiades sur l’inutilité de l’enseignement transmis, sont pour moi une dispersion de l’attention due à l’étude. Je cherche à retourner au cours, à la leçon, au dojo. Je fixe mon regard sur l’unité de la pratique et de l’esprit, sur l’exigence des maîtres. J’examine les techniques et j’écoute les histoires présentes et passées, sans distinction, sortant la tête de l’eau vive de l’enseignement pour respirer et replonger. Il manque à ces malheureux, déçus de n’être pas au centre de l’attention, qui souffrent de ne pas être autant aimés qu’ils s’adorent, la longue vue qui a fait les arts martiaux. Il ne convient pas de se satisfaire de la courte vue qui ne va pas plus loin que le bout de son nombril ou de sa rue. La maîtrise voit le cœur de l’effort, le pas de la porte comme la ligne d’horizon. Elle est souffle au long cours, elle est voyage au bout de soi-même, au large de l’humanité souffrante et pourtant si souriante. Le moderne souffre d’un manque d’ampleur, d’espaces vastes, de solitude. Il nous fabrique des murs, de l’asphalte et la foule quand la voie trace à travers les siècles et par-delà les talus.

Mochizuki Minoru senseï et Kawaïshi Mikinosuke senseï présentent au début de cette vidéo une recherche fondamentale qui touche à l’abstraction.

Aujourd’hui, je me baigne dans une conception heureuse des arts martiaux qui font aux faibles un espoir de ne souffrir des puissants. Elle est constituée de muscles et de tendons comme de sentiments et de réflexions. Elle est unité de la pratique et de l’esprit.

La suite : Le meilleur et le pire

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

La pratique et l’esprit

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 4e partie

Chers amis dans le bien, cet enseignement qui est mien est fondé sur la pratique et l’esprit. Ne tombez pas dans l’erreur de penser que la pratique et l’esprit sont séparés. La pratique et l’esprit sont un et non deux. La pratique est le corps de l’esprit, l’esprit est la fonction de la pratique. Là où vous trouvez la pratique, vous trouvez l’esprit, là où vous trouvez l’esprit, vous trouvez le corps. Chers amis dans le bien, ceci implique que la pratique et l’esprit sont identiques.

Compagnons qui étudiez la Voie, soyez pleins d’attention. Ne pensez pas que la pratique arrive la première et qu’après elle vient l’esprit, que l’esprit arrive en tête et qu’à sa suite survient la pratique ou que la pratique et l’esprit soient séparés. Pour ceux qui sont attachés à ces vues, l’enseignement est divisé. Si le corps exprime la bonté et que l’esprit n’abonde pas en ce sens, la pratique et l’esprit sont séparés. Mais si la bonté est répandue au sein de la pratique et de l’esprit, si ce qui est au dehors et ce qui est en dedans sont semblables, alors la pratique et l’esprit sont unis.

Le soutra de l’estrade, Hui Neng

J’ai adapté cet extrait à l’Aïkido. Je suis profondément oriental et je m’aperçois que je ne fais qu’exprimer une sensibilité formée par mon éducation. Aussi personnelle que se présente parfois ma pensée, je vois à l’analyse que mes sens plongent leurs racines dans les berges de fleuves anciens, où l’encre coule des poèmes et de tableaux d’ermitages perchés entre nuages et cimes, au-dessus de ponts fragiles et d’abîmes fumants. Arrivant au dojo de Noro Masamichi senseï, je m’inclinais vers son enseignement, fortifiant mon penchant pour la capacité à vivre la leçon, savourant sa rigueur qu’il me donnait si généreusement. À travers la leçon du jour, qu’il établissait comme un menu du marché, basé sur l’humeur de celui qui se présentait à l’entrée du dojo, je percevais, derrière la technique, le maître qu’il fut, jeune puis devenu plus âgé, avant qu’il n’entre dans son automne. Je pouvais, en faisant attention, sentir le bouillonnement de son sang, le premier jour qu’il découvrit l’Aïkido aux mains de son maître, Ueshiba Moriheï senseï. D’ailleurs, il me facilitait la tâche en racontant d’anciennes histoires, quand il revenait tout jeune d’une bagarre de rue avec un rival. Il se faisait houspiller vertement, mais au préalable, son maître prenait soin de savoir si son élève avait remporté le combat. Le jeune homme qu’il était ne devait user de violence, mais jamais, il ne devait revenir vaincu par plus fort. On peut se tromper, on peut faire erreur, mais, dans les arts martiaux, revenir vaincu signifie qu’on serait mort en d’autres temps et que l’enseignement reçu ne nous prépare pas à ces âges de fer. J’ai gardé de ces historiettes un souvenir de gosse, quand l’enfant entre en fusion avec la narration et qu’il vit au présent le conte qu’on lui narre. Le môme-en-moi plongeait dans la leçon et s’abreuvait de la morale de l’histoire. La jeunesse du maître m’était présente comme les remontrances de son mentor. Lorsque la leçon vit au présent et que l’écoute et la vue pénètrent dans l’étoffe même du cours, la pratique et l’esprit sont alors unis. La retenue de la force s’articule avec la nécessité de survivre. L’élève ne voit plus la contradiction puisqu’il voit par les yeux du vieux comme du jeune maître. Il est présent à ce jour ancien, à la leçon qui donna son modèle à celle du jour.

La suite : La longue vue

 

Le plus beau est encore à venir

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 3e partie

Noro Masamichi senseï a toujours dit que son art venait d’Ueshiba Moriheï senseï. Il dut le dire maintes fois et, maintes fois, il le répéta. La cause en était que cela n’était pas visible au premier ni au second regard.

Les maîtres voyagent sur la Voie des arts martiaux. Ils ne sont pas retenus par la nostalgie. Pour eux, le plus beau est encore à venir. Ils pressent le pas vers la destination, l’étape du jour, quand leurs élèves et leurs contemporains les questionnent : « Mais d’où viens-tu ? » Chacun regarde dans un sens différent, le maître visant à assurer son but, l’élève se rassurant sur l’origine.

Cette vidéo est remarquable par sa pédagogie. Ueshiba senseï commence par quelques mouvements sabre face au sabre, puis passe à l’éventail face au sabre. Ce glissement est significatif. Il dit le geste dans sa course à travers l’espace, l’énergie déployée sur une trajectoire qui fuse, la retenue de l’arme pour dévoiler l’intention qui perce. Puis, la confrontation s’efface et Ueshiba senseï se retrouve seul à tracer dans l’éther un chemin, à jeter dans le vent une pluie d’estocs et de coupes, un jaillissement de traits et de souffles, qui tous dessinent un art de la présence, de la réponse, de la respiration. Je comprends dans cet extrait l’explication de son parcours et la mise à plat de sa recherche. Il simplifie, il condense, il réduit à l’essentiel. Il épure.

« How do we develop ourselves and the great Universe through Aikido ? »

« Comment nous développer nous-mêmes et le grand Univers par l’Aïkido ? »

Si la forme est celle d’une question, le fond est celui d’un programme.  Je ne continuerai pas l’explicitation de cette démarche. Je voudrais juste pointer dans cette apostrophe la mise au clair d’une direction de recherche voulue par Ueshiba senseï. S’ensuit une série de mouvements qui préfigure une esquisse de combat, un presque-ballet, une danse des sabres sans sabre. À mon avis, la force de la proposition du maître repose sur le fait que ses gestes sont nourris par une connaissance profonde et véritable du sabre comme du combat. Le guerrier ne danse pas le sabre de la même manière que le danseur. Il préserve une vérité sans égale. Je vois ici comment Ueshiba senseï a inspiré Noro senseï, comment Ueshiba senseï a planté une graine dans la recherche de Noro senseï.

À y regarder de plus près, on perçoit un fonctionnement du corps différent. Je me souviens de Noro senseï répétant : « Il y a un mystère qui recouvre la manière dont la poussée traverse le corps depuis le pied jusqu’à la main. » Je vivais cette parole comme un sujet de thèse que je devais explorer ou, pour être précis, un sujet de praxis. Pour cela, il fallait travailler sur le corps, sur des capacités nouvelles de canalisation des poussées, des souffles, des intentions. Dans ce but, Ueshiba senseï avait mis au point toute une série de mouvements éducateurs qui sont autant de clés à la réalisation. Suganuma Morito senseï les a préservés lui aussi.

Longtemps, j’ai senti que ma technique ne répondait pas à l’invitation de Noro senseï d’aller plus en profondeur. Cependant, je ne pouvais me mentir sur mes capacités. Je n’étais pas encore parvenu à l’os ni à la moelle. Il fallut patienter pour que les taïso, exercices de transformation du corps, fassent leurs effets. En attendant, j’intégrais le vaste corpus technique de l’Aïkido selon la nomenclature de Noro senseï. Puis un jour, l’ouverture vers l’intériorisation des techniques commença. Cela vint par la patience, l’obstination, la persévérance, la foi dans les bons conseils du maître. L’art de Noro senseï s’ouvre pour celui ou celle qui suit le chemin avec perspicacité, unissant le yin au yang, sans rejet, sans aversion, accueillant le dissemblable pour ce qu’il possède qui pourrait nous grandir.

Lorsque la génération yin remplaça celle qui incarnait le yang, elle œuvra sur son propre plan, enrichissant la praxis malgré l’absence de son contraire. Si elle ne put s’appuyer sur une virtuosité qui unissait en une même chaîne d’anneaux les suwari wasa aux kata nage, les bokken dori aux henka wasa, elle continua néanmoins une recherche extrêmement riche, alignant les membres et les articulations au plus juste de l’emploi de l’énergie, sans forcer ni soumettre. Elle ne perdit pas son temps auprès de Noro senseï. Elle soutint le maître, elle l’accompagna dans ces dernières années. Elle mérite un juste respect.

Je n’ai pu que constater un divorce pour incompatibilité d’humeur entre les tenants du yin et du yang. Je crois fermement que la troisième étape à laquelle Noro senseï aurait voulu nous amener est celle de l’unité, de l’union entre les opposés. Je pense aussi qu’il n’a jamais quitté des yeux les évolutions de l’Aïkido. Je ressens profondément qu’il pensait œuvrer pour ses élèves et pour l’avenir de l’enseignement de son maître, au-delà de son dojo. Pour cette raison, je soutiens son successeur Noro Takeharu senseï. Au-delà de nos divergences de sensibilité et d’ambitions, je le perçois comme un point de convergence autour duquel les élèves de son père peuvent trouver à se réunir. Pour cette raison aussi et pour assurer la plus grande clarté dans ma démarche, j’ai créé une école indépendante du Kinomichi dont il est l’héritier selon le souhait de son père. Au-delà de ce périmètre, j’invite tous les pratiquants d’Aïkido à considérer l’œuvre d’un maître qui fut un de leurs chefs. Pour cette raison, mon dojo est ouvert à celles et ceux qui voudrait en savoir plus, goûter plus.

Les vidéos permettent aujourd’hui de voir les étapes de l’Aïkido de Ueshiba Moriheï senseï et elles pointent vers l’art de Noro Masamichhi senseï. Il suffit de bien examiner les traces qui nous sont parvenues de leur chemin respectif, de leur manière, du maître et du disciple.

La suite : La pratique et l’esprit

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu Noro senseï ou qui n’ont pas vécu telle ou telle période de son enseignement.

La volution en avant

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 2e partie

Pour comprendre Noro senseï, il faut comprendre ce qu’il a vu, entendu et vécu. Noro senseï débute l’étude de l’Aïkido en 1955. Il est envoyé en Europe et en Afrique en 1961, ayant été formé par son maître, au plus près de lui, lui servant de partenaire, de serviteur, de cuisinier. Pendant, son séjour hors Japon, il vécut de peu. Il lui fallait ouvrir rapidement des cours et des dojos. Son seul revenu venait de l’enseignement. Du fait du contrôle des sorties de capitaux, sa famille ne pouvait lui faire parvenir de l’argent. Faute de revenus suffisants, Noro senseï dut attendre presque 18 ans avant de pouvoir retourner au Japon auprès de son maître.

Arrivant au dojo, son maître vieillissant ne le reconnut pas tout de suite. Ueshiba Kishomaru senseï, le fils du maître, le présenta et enfin le maître reconnut son disciple de retour au pays. « À ce moment, nous racontait Noro senseï avec un plaisir évident, le maître s’est mis à danser sa joie devant tous dans le dojo. » La technique de son maître avait évolué. Il souriait au cœur même de la pratique. Pour Noro senseï, il était clair que son maître avait continué son chemin, plus avant sur la Voie, affinant sa manière. Nous pouvons saisir le contraste entre ces périodes dans les courts métrages suivants :

Cette vidéo nous montre la pratique d’avant-guerre, en 1935. Noro senseï pouvait rencontrer ces élèves d’avant-guerre au dojo de son maître et connaissait cette forme de pratique. En 1955, Shirata Rinjiro senseï continuait de pratiquer avec Ueshiba Morihei senseï et Noro senseï pouvait pratiquer avec lui.

Dans cette seconde vidéo de 1954, la pratique a évolué. Pour autant, pouvons-nous dire que le chemin a changé quand on avance dessus ? Je me demande si une partie de l’incompréhension entourant l’Aïkido et particulièrement de Noro senseï ne vient pas du fait qu’on considère l’Aïkido comme une technique et non comme un art, comme un système de combat et non comme une Voie au sens oriental, un chemin et une manière tout à la fois ? Reproche-t-on à un artiste d’évoluer, à un chemin d’aborder de nouveaux paysages ? Celui qui avance ne trahit pas son départ. Tout le sens de l’aventure est d’arriver sachant d’où l’on vient. J’aime à me représenter la seconde rencontre de Noro senseï avec son maître après 18 ans en exil. Le leçon dut être formidable, le choc immense de voir le guerrier sourire, de sentir la courbe se déployer.

À son retour parmi ses élèves, il entra dans une période d’évolution, intégrant cette leçon nouvelle. Je pense qu’il faut penser comme Noro senseï si on désire le comprendre réellement. Nous vivions dans un monde où il fallait tourner la page pour connaître la suite de l’histoire. Dans l’univers asiatique, voire chinois, il faut au lecteur dérouler le parchemin pour continuer la lecture. Il s’ensuit deux possibilité : l’accès en mode discret et l’abord en mode continu. Pour Noro senseï, il y avait une continuité entre le yang et le yin. Ce qu’il présenta à ces élèves par la suite fut compris en mode discret, comme une rupture, une trahison avec ce que lui-même leur avait montré. Je pense que de cette incompréhension est né le divorce d’une génération de pratiquants avec leur maître. Ils le quittèrent. Sortant du bain chaud, ils ne supportèrent pas de plonger dans le bassin d’eau froide. Pour être honnête, la compréhension de la Voie comme unificatrice des contraires, de la continuité entre les opposés, de la proximité même des extrêmes, devait constituer une leçon dure à vivre, à expérimenter, à avaler pour l’élève occidental.

Je suis arrivé à l’enseignement de Noro senseï en 1980. Il y avait encore d’excellents pratiquants, des techniciens hors pair. Les mouvements étaient vifs, amples, électriques. L’art n’avait rien perdu de sa vigueur. Daniel Martin senseï* était du nombre, qui peut témoigner de la force de la pratique à cette période. Mon ancien professeur était sur le tatami et, à eux deux, ils formaient la paire d’élèves avancés de Noro senseï. J’ai été ébloui par la force et la grâce, la puissance et la délicatesse de cette pratique. L’union des contraires dura 2-3 ans. Le mariage des opposés fut de courte durée mais il laissa en moi une impression indélébile, une empreinte qui toucha au cœur.

Puis, un jour, je m’éveillais à une pratique toute de douceur qui révéla un goût doucereux, fade, sans aspérités. Les grands sempaï étaient partis; le yang avait pris le large, le yin prenait possession du dojo. Adieu l’harmonie, bonjour tristesse. Noro senseï avait mis 20 ans pour former une génération unique, experte en technique, forte d’une ardeur à l’engagement et pourtant si fine dans la précision des poussées et les équilibres. Il regarda partir une génération. Il faut imaginer ce que représente pour un enseignant le départ d’un bon élève, d’un fruit arrivé à maturité, d’un pratiquant éveillé à l’art du maître. Maintenant, ressentons ce que fut un départ groupé. C’est ainsi que je vois le passage d’une époque que j’ai vécue radieuse.

Ce qui vint ensuite fut le ravissement d’une génération yin, fière de ses manières, de ses raffinements, de ses élégances. Elle avait raison. Le printemps et l’été sont doux au corps et à l’esprit. Toutefois, l’hiver vient et l’art martial doit nous y préparer. Si le yang fut un excès, le yin ne le fut pas moins. Si la dureté pouvait briser le pratiquant, la douceur pouvait tout autant le débiliter.

La possibilité d’harmonie fut perdue et ne resta qu’un nouvel extrême. À ces élèves  yin, Noro senseï prouva sa fidélité. Cependant, ces derniers furent incapables de faire ce que le yang avant eux n’avait su accomplir. Ils ne surent progresser à l’encontre d’eux-mêmes, épousant leur contraire. La Voie d’harmonie désirée par Noro senseï n’advint pas, faute de désir partagé. Ces élèves restèrent élèves et n’osèrent s’élever à la vision du maître. Il est difficile de leur en faire reproche tant l’ambition est extrême, mais je le déplore.

Il n’empêche, je remercie ma chance ou mon destin d’avoir vécu un temps où le lion et l’agneau partageaient le même tatami, où ils habitaient chacun une alcôve dans l’atelier de chacun. Cette vision, qui fut mienne au moment où je vis Noro senseï une première fois le 21 mars 1980, continue d’être le sens de ma recherche, celle de mes élèves, celle de mon école.

Je désire une continuité avec l’œuvre de Noro senseï comme cette dernière fut continue à celle d’Ueshiba Morihei senseï. Mon désir, au sens fort du terme, est de n’être ni évolution, ni révolution, ni involution mais juste une volution à la suite de mes maîtres.

À regarder ces dernières images, on comprend que l’art d’Ueshiba Moriheï senseï continue à défier notre compréhension. L’Aïkido reste et demeure une étude, la seule posture digne devant notre ignorance.

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu Noro senseï ou qui n’ont pas vécu telle ou telle période de son enseignement.

La suite : Le plus beau est encore à venir

*Daniel Martin senseï a eu comme maîtres : Noro Masamichi senseï, Tamura Nobuyoshi senseï, Saïto Morihito senseï, Tomita Takeji senseï.

Outrepassant la borne sans jamais quitter le milieu

ecorce_2017.02.23Photographie de Nguyen Thanh Thien ©2017

Nous étudions l’exemple des maîtres car ces derniers enseignaient par l’exemple. Ils donnaient à voir, ensuite il revenait à l’élève de percevoir. Cette manière ancienne est nôtre. Elle est rugueuse comme peut l’être l’écorce d’un vieil arbre, d’une antique tradition. Si la technique est lisse, le chemin qui mène à sa maîtrise est semé d’embûches, d’âpres combats, de blessures innombrables faites avant tout à l’égo. Cependant, l’élève en examinant son maître comprend que la méthode est sure, qu’elle a forgé une chaîne de maîtrise qui nous est parvenue, passant les siècles et leurs guerres. Lire la suite

Stage au 雲上庵 Unjo An

DSC_2588Nguyen Thanh Thien au Unjo An, Corrèze, photographie de Nguyen Thanh Khiet © 2017

Compte rendu par F. L. et Y. P.

Stage de perfectionnement dirigé par Nguyen Thanh Thien senseï

18 – 20 aout 2017

Pratiquer au Dojo 雲上庵 UNJO AN est une expérience différente des pratiques hebdomadaires au dojo de Vincennes et de Saint-Brice sous Forêt. Le stage de 3 jours permet une concentration de l’esprit, un renforcement du travail corporel, un approfondissement très certain de l’étude avec minutie.

Le dojo 雲上庵 UNJO AN,  l’Hermitage au-dessus des Nuages , invite à l’exigence, la sincérité et la simplicité. Son esthétique architecturale sobre et chaleureuse, rigoureuse et vivante nous porte.

La pratique au sein d’un groupe restreint de 4 participants emmenés par Christine Nguyen est une chance, celle d’un Exemple nous offrant une pratique intense et exigeante.

Ces 3 jours ont renforcé notre compréhension de la voie d’étude proposée par notre professeur Nguyen Thanh Thien senseï, nous le remercions pour son approche éminemment pédagogique et synthétique qui nous a permis d’appréhender l’architecture de l’enseignement proposé.

Sous les portraits de Ueshiba senseï, fondateur de l’Aïkido et de Noro senseï, un de ses plus proches élèves dont notre professeur Philippe Nguyen senseï fut l’élève, nous avons perçu en pratiquant ce qu’est la voie proposée par le Ringenkaï  Aïkido:  une synthèse « conciliatrice » et « élévatrice » de 40 ans de pratique, de recherche et d’échanges de notre professeur Nguyen Thanh Thien  senseï accompagné par Christine Nguyen.

Nous avons à notre tour synthétisé avec nos mots notre compréhension à ce stade. Lire la suite

Ashi waza

De mes années dans les dojos, j’ai gardé un intérêt particulier pour le travail des jambes, les déplacements, les postures, les différentes hauteurs de pratique. Revenant d’un stage que j’ai dirigé aux Pays-Bas, j’ai été confronté à l’étonnement de certains élèves devant mes déplacements. Ils me disaient qu’à voir, on dirait une danse mais qu’à ressentir, on voyait immédiatement que l’équilibre était pris et que le mouvement n’offrait qu’une seule issue.

Je leur ai indiqué pour répondre à leur questionnement que je conservais un maximum l’énergie et la dirigeais prioritairement vers l’ukemi, la réception au sol. Chaque pas sollicite le sol et en réponse renvoie la poussée contraire du sol vers la saisie ou le contact. Je leur présentais l’image d’un félin qui avance en effleurant le sol tout en y puisant l’impulsion nécessaire à son attaque.

Le mouvement d’Aïkido lui-même s’inscrit dans le cercle et ce cercle est à son tour développé sur un autre cercle, d’où la naissance d’une spirale. Chaque brisure de la circularité correspond à une perte d’énergie, à une sortie de la ligne, à un manque de maîtrise. Le Ringenkaï Aïkido témoigne de l’exemple que j’ai reçu de mes maîtres, en premier Noro Msasamichi senseï, Otomo* de Ueshiba Moriheï senseï.

*Otomo : disciple servant