Ashi waza

De mes années dans les dojos, j’ai gardé un intérêt particulier pour le travail des jambes, les déplacements, les postures, les différentes hauteurs de pratique. Revenant d’un stage que j’ai dirigé aux Pays-Bas, j’ai été confronté à l’étonnement de certains élèves devant mes déplacements. Ils me disaient qu’à voir, on dirait une danse mais qu’à ressentir, on voyait immédiatement que l’équilibre était pris et que le mouvement n’offrait qu’une seule issue.

Je leur ai indiqué pour répondre à leur questionnement que je conservais un maximum l’énergie et la dirigeais prioritairement vers l’ukemi, la réception au sol. Chaque pas sollicite le sol et en réponse renvoie la poussée contraire du sol vers la saisie ou le contact. Je leur présentais l’image d’un félin qui avance en effleurant le sol tout en y puisant l’impulsion nécessaire à son attaque.

Le mouvement d’Aïkido lui-même s’inscrit dans le cercle et ce cercle est à son tour développé sur un autre cercle, d’où la naissance d’une spirale. Chaque brisure de la circularité correspond à une perte d’énergie, à une sortie de la ligne, à un manque de maîtrise. Le Ringenkaï Aïkido témoigne de l’exemple que j’ai reçu de mes maîtres, en premier Noro Msasamichi senseï, Otomo* de Ueshiba Moriheï senseï.

*Otomo : disciple servant

D’aiguille en fil

J’aime revoir Noro Masamichi senseï au début de sa mission en Europe. Il avait alors pour tâche de répandre l’enseignement de son maître, Ueshiba Moriheï senseï.

Il le faisait avec enthousiasme, avec énergie et savait s’adapter à ses nouveaux élèves : nous le voyons ici privilégier les projections sur enroulement avec appui comme on le fait au Judo.

Son art a évolué depuis mais je crois que ses dernières évolutions puisent leurs racines dans ses premiers pas en Europe. Il y a un lien entre toutes les étapes qu’a connues son art. Musashi l’avait écrit : « Le maître est l’aiguille, l’élève est le fil. » Ma mission aujourd’hui est de restituer la cohérence de son art ainsi qu’à maintenir un équilibre à ma recherche. J’ai créé le RingenKaï Aïkido pour étudier les liens entre toutes les parties, pour les réunir toutes en un tout cohérent. Pour cette raison, j’aime refaire les techniques anciennes puis les nouvelles et en ressentir l’unité profonde.

La leçon par l’exemple

passiflorePhotographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

L’étude d’un mouvement est avant tout celui d’un exemple. Ce que je nomme mouvement ou technique fut d’abord ce que j’ai vu dans le geste du maître. Isolé de sa manière de faire, l’exemple devient chose à reproduire, chose en soi, technique autonome, indépendante du maître qui me l’a transmise.

Je me souviens de Noro Masamichi senseï qui rappelait que Nikyo Omote en 6e forme devait être fait comme Ikkyo Omote. Il disait qu’il ne comprenait pas pourquoi mais qu’il le faisait ainsi parce que son maître, Ueshiba Moriheï senseï, l’exécutait toujours ainsi.

Cette leçon m’enseigne que l’élève fidèle étudie l’exemple, celui du maître et que la chose, par lui étudiée, n’est jamais la technique, isolée du maître. Mon étude s’attache au vivant. Ikkyo ou Shiho Nage sont des projections sur une discipline que l’on pourrait cultiver hors sol.

Cette leçon insiste aussi sur le fait que l’étude dure autant que l’on accepte que la compréhension n’est pas faite, totale, terminée. La reconnaissance de son ignorance est une condition nécessaire à l’étude.

Cette leçon est une invitation à la maîtrise car elle dirige notre regard vers le maître vivant. Orientée vers la technique, elle nous pousserait vers l’accumulation, la thésaurisation et l’édification de murs entre chacune et chacun.

La leçon est toujours vivante.

Les deux plans

DSCF0442Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

Je suis toujours très étonné quand je me promène en forêt. Il me semble, alors même que je m’avance parmi les arbres, que si je progresse sur le plan horizontal, ces derniers avancent verticalement. On dit que les arbres ne se déplacent pas quand ils se meuvent sur un plan qui nous échappe.

En Ringenkaï Aïkido, nous allions les deux, l’horizontal et le vertical. Chaque technique est une alliance des deux. Cet intérêt à l’équilibre dans les différents plans était souligné à chaque cours de Noro Masamichi senseï. On le perçoit aussi dans les vidéos de Ueshiba Moriheï senseï.

Ceci est un dojo

DSCF0207Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2017

Un jour, Noro Masamichi senseï se posait la question de savoir d’où vient l’énergie. Mon maître avait été le disciple proche d’Ueshiba Moriheï senseï. Il avait eu de quoi observer son propre maître, l’interroger, vivre directement ses mouvements et se faire une idée de l’énergie et de la manière de la mouvoir. Cependant, toute sa vie, il continua de questionner, de chercher à comprendre, à atteindre le niveau de son mentor pour le rejoindre.

De sa génération, il avait été le premier d’entre tous, celui qu’Ueshiba Moriheï senseï avait choisi pour partenaire, son uke, celui qui recevait ses mouvements, qui permettait d’illustrer au mieux ce qu’était l’Aïkido du fondateur. Lire la suite

Du bon disciple

Noro_reportage_DragonNguyen Thanh Thien au dojo de Noro Masamichi senseï. Photographie de Pierre-Yves Bénoliel © 2006

Le Ringenkaï Aïkido œuvre à la conservation, à la  transmission et à la recherche de l’Aïkido que j’ai étudié auprès de Noro Masamichi senseï, lui-même Otomo (disicple servant) de Ueshiba Moriheï senseï, fondateur de l’Aïkido.

Je n’ai jamais désiré le meilleur enseignement. Je l’ai rencontré tout simplement. Bien sûr, il fut le meilleur pour des raisons subjectives : il me convenait. L’enseignement de Noro Masamichi senseï fut aussi objectivement le meilleur. J’entends par cette affirmation provocante qu’il était le disciple le plus proche de Ueshiba Moriheï senseï, pour sa génération en tout cas, devant des condisciples aussi formidables que Tamura Nobuyoshi senseï, devant Asaï Katsuaki senseï (qui le considérait comme son sempaï), et quelques autres qui furent uchi deshi en même temps que lui. Il fut leader pour l’Europe et l’Afrique, il était plus qu’un responsable national. Aujourd’hui, on revient vers lui comme le personnage truculent, comme un repère historique, comme une option de style d’Aïkido parmi d’autres. Il fut plus que cela, bien plus.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï enseignant Shomen. Photographie de Pierre-Yves Bénoliel © 2006

Ce que m’a offert mon maître est avant tout l’incarnation du haut niveau de réalisation dans son art, un des plus hauts, pour moi le plus haut. J’entends aujourd’hui certains qui parlent de lui avec éloge, tout heureux qu’ils sont de leur découverte posthume. Mais pour moi, il fut un examen quotidien, une interrogation de chaque instant, une observation du détail qui condense le tout. Cependant, là n’était pas le cœur de la leçon. Ce qui m’importait avant même la leçon était l’étude, l’apprentissage du geste, l’incorporation de l’esprit manifesté. J’essayais d’être le meilleur élève possible, comme un miroir du meilleur enseignement possible.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï devant une ancienne photo d’Ueshiba Moriheï senseï. Photographie de Pierre-Yves Bénoliel © 2006

Noro Masamichi senseï disait que lorsqu’il découvrit Ueshiba Moriheï senseï, il n’eut de cesse de devenir son chouchou. Je trouvais cela un tantinet ridicule avant de comprendre que le même souci m’animait avec des mots un peu différents. Lorsque je découvrais l’enseignement de Noro Masamichi senseï, je n’eus de cesse de devenir le meilleur élève possible. La symétrie de nos vœux respectifs dit notre proximité.

Aujourd’hui, je transmets à mes élèves l’attitude que je partageais avec mon maître, celle qui permet de recueillir au mieux sa leçon. Le Ringenkaï Aïkido est cette aventure qui veut ne rien perdre de ce qui est donné par l’exemple de nos maîtres. Il s’attache à l’élève, à son effort, à sa vigilance devant chaque détail du cours.

Quand le maître montre du doigt la lune, je regarde le maître.

Tuer le fils pour trouver le père

Ueshiba-kishomaru-tohei-tada-noro
Noro Masamichi senseï, Ueshiba Kishomaru senseï, Ueshiba Moriheï senseï, Toheï Koïchi senseï, Tada Hiroshi senseï

J’aime cette image, celle d’un vieux maître entouré de ses élèves. Au centre, le fondateur Ueshiba Moriheï senseï puis à notre droite Toheï Koichi senseï, le chef de file et celui qui propagea l’Aïkido à l’étranger et particulièrement aux EUA, à notre gauche, son fils Ueshiba Kisshomaru senseï, celui qui changea une discipline confidentielle en une organisation mondiale. Plus loin à droite, Tada Hiroshi senseï qui implanta l’art martial de son maître en Italie et enfin Noro Masamichi senseï, mon maître, à l’extrême gauche, qui vogua vers l’Ouest avec pour fonction Leader pour l’Europe et l’Afrique.

Nous voyons dans cette photographie 5 personnes disposées de front sur une même ligne mais pour ce qui relève de leur art, je perçois ici une pointe de flèche avec Ueshiba Moriheï senseï en tête. J’ai été l’élève de Noro Masamichi senseï et je me considère encore comme tel. Chaque jour, un nouvel aspect de son enseignement est dévoilé par ma pratique.

Chaque technique est pour moi cela : un dévoilement, un éclairage nouveau, une mise en perspective.

Certains voguent vers d’autres arts, d’autres Voies, d’autres maîtres, et leur empruntent la capacité de renouveau que je trouve dans la leçon de Noro Masamichi senseï qui la tenait de Ueshiba Moriheï senseï. C’est leur choix mais pas le mien. Comme le disait Noro senseï : « L’Aïkido, c’est la famille Ueshiba. » Au 1er degré, on pourrait penser à une franchise familiale, un « business ». Je pense qu’il faut voir plus profondément, plus loin, plus haut, adopter une perspective propre aux arts martiaux, au niveau de cette Voie noble qu’est la nôtre.

Le difficile en tant qu’homme est pour moi d’agir avec cohérence, ce qu’un maître ancien nommait la juste pensée, la juste parole, la juste action, soit le juste comportement.

Il en va de même pour une discipline : il me faut pratiquer avec cohérence, avec justesse. Cela prend beaucoup de temps à comprendre, à concevoir, à approcher. Ceci est à l’opposé de la mode des mélanges de genre qui apportent certes une ouverture vers de nouveaux possibles mais qui nous limitent dans la cohérence et donc la cohésion des nombreux éléments de l’art.

Pour cette raison, j’en reste à la leçon de Noro senseï qui la tenait d’Ueshiba senseï. Pourtant, mon maître avait côtoyé des disciplines nouvelles et novatrices. Cependant, des personnes qui l’ont approché, il rajoutait : « Ce sont elles qui sont venues me voir. » Ce qu’il entendait par là est que lui allait toujours vers son maître. Il ajoutait : « Je suis resté fidèle à Ueshiba senseï, toujours. » Pour moi, il en est de même. Je ne vois aucune fermeture ni restriction à cette orientation unique. Je conçois ainsi que je m’ouvre à la maîtrise de mon maître et à celle du sien.

Psychologiquement, autrement dit selon la logique du psychisme, j’ai besoin de tuer le père pour libérer le fils. Dans les arts martiaux, il en est différemment. « Martiologiquement », selon la logique du martial, il faut tuer le fils pour trouver le père. Aussi, je vais au dojo pour retrouver la trace du vieux qui reste toujours jeune.

Je n’ai nul besoin de courir ailleurs ni de me chercher un père de substitution.

Alors, dans mes exercices, par eux, je retrouve ceux que j’ai connu (par la pratique de l’art) et qui sont présents sur cette photo. Je reviens vers eux sans cesse comme vers l’autel des ancêtres, de mes ancêtres dans le noble art de l’Aïkido.

Oser le keiko

DSCF7910Voir dans le complexe le simple, déduire du simple le complexe. Au-dessus d’Unjo An en août. Nguyen Thanh Thien @ 2016

J’ai toujours suivi l’esprit du keiko en l’ignorant comme un Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir et qui, le sachant, en fut ravi. Je fais du keiko et j’en comprends aujourd’hui l’esprit. Le keiko est l’exercice, simplement. Il est cet acte de foi qui cherche et trouve dans le simple exercice transmis, dans la technique de base, dans l’abécédaire de notre discipline, la leçon qui s’y cache. Au rendez-vous du cours, il dévoile une compréhension nouvelle et nous informe de notre progression.

Le keiko n’est pas une divagation, ni un détour, ni une énième répétition de ce qui fut entendu et rabâché. L’exercice maintenu sur la durée est la porte directe au stade suivant. Dogen disait que méditation et compréhension sont un.

Le keiko est la compréhension ; la compréhension est le keiko.

Je ne suis pas intéressé par les méthodes, nouvelles ou anciennes. Je veux avancer à partir de la leçon transmise et revenir sans cesse aux bases. Je pense que ces bases ordonnent et unifient chaque partie de l’art, qu’elles nous donnent accès à une vision de ce que voyait le maître fondateur, qu’elles nous les font partager avec lui. À certains moments du cours, à cet instant quand le keiko porte son fruit, la technique avancée et sa complexité jettent une lumière nouvelle sur l’atome du geste.

J’aime tresser et dé-tresser le simple avec le complexe tels qu’ils sont révélés par la technique.

Je suis allé voir d’autres senseïs mais je suis vite revenu à la source de mon art. J’y  gagnais certes un renouvellement de perspectives mais rapidement, j’ai couru vers mon origine, vers ce point d’appui qui ordonne le point de vue et ouvre le panorama. Mon art, le Ringenkaï Aïkido, est mon retour au départ,  à ma rencontre avec l’art de Noro Masamichi senseï et d’Ueshiba Moriheï senseï. Il est l’exploration que j’en ai faite et tous les fruits que j’y ai glanés. Je reviens vers le keiko comme au jeu de miroirs qui sondent chacun l’autre, allant vers un outre-sens, sans limite et toujours au présent.

Je m’émerveille de la richesse de ce qui a été donné et que j’ai reçu. Je plonge dans l’étude du détail et y découvre avec bonheur un reflet de l’ensemble. Le Ringenkaï Aïkido est le partage de cette joie de pratiquer.

 

A complete guide to Ueshiba sensei’s Aikido as Noro sensei taught it

Je suis fidèle à mon maître. Je l’ai toujours été.

Noro Masamichi senseï, propos reccueilli par Nguyen Thanh Thien senseï

Stanley Pranin, maître et historien de l’Aïkido,  reconnaît que seuls deux grands maîtres d’Aïkido ont su créer un accès logique et complet à l’art du fondateur de l’Aïkido, Ueshiba Moriheï senseï. Il a ainsi mis à la disposition du public les techniques et les repères fondamentaux qui permettent aux pratiquants débutants et avancés d’accéder à une vision claire et à une pratique ordonnée d’un art complexe de prime abord. Ces maîtres ont été les siens : Toheï Koïchi senseï et Saïto Morihiro senseï.

koichi-tohei-throwing-nobuyoshi-tamura-c1960Toheï Koïchi senseï et Tamura Nobuyoshi senseï (de droite à gauche). Photographie du site de Staley Pranin

guide-collage-01Saïto Morihiro senseï. Photographie du site de Stanley Pranin

Toutefois, Pranin senseï n’a pas eu connaissance (une connaissance par la pratique*) de l’œuvre d’un autre senseï qui fut tout aussi proche du fondateur, qui fut son otomo, disciple servant, Noro Masamichi senseï. L’enseignement de Noro senseï a été élaboré dès sa venue en France et les premières photographies des « manières » remontent aux années 60. Il distingue les manières (do en japonais) et les formes (kata en japonais). Cet accès ouvre un chemin clair et progressif vers la spontanéité du geste libre, suivant une progression numérique alternant les faces yin et yang, allant des 6 aux 25 manières, des 33 aux 111 mouvements sur 8 formes, avec une extension aux 16 formes dépassant les 300 mouvements.

noro_manieresNoro Masamichi senseï et les manières dans les années 60

Ce cheminement, cet esprit du chemin, nous révèle sa vision et ses vues dégagées sur l’art de son maître.

Élève de Noro Masamichi senseï, j’ai parcouru inlassablement pendant 36 ans les passages qu’il a ouverts. J’ai aimé les do, ses manières, et j’ai répondu à son exhortation :

Faîtes les manières selon votre niveau. N’imitez pas les débutants.

Noro Masamichi senseï, propos reccueilli par Nguyen Thanh Thien senseï

ringenkai_aikido_tab2

Dans le Ringenkaï Aïkido, j’ai compris et j’enseigne que les do possèdent 3 niveaux d’exécution :

  1. intégration de la technique passant de l’artifice au naturel
  2. plongée dans le courant du souffle comme du mouvement
  3. coordination de l’effet depuis sa cause

Bien sûr avec mes mots, j’ai jeté un voile pudique sur notre étude : internet n’est pas le lieu de la leçon. J’aurai pu utiliser un vocabulaire plus à la mode : pratique interne, internet power (IP), internal strength (IS), ki, énergie interne, etc.

ringenkai_aikido_tab5Je préfère la manière ancienne de ne pas séparer l’organe de l’organisme. La vie s’étudie dans le vivant, le fait par le faisant.

Noro Masamichi senseï est un des géants de l’Aïkido. Aujourd’hui, beaucoup le reconnaissent. Pourtant il reste encore à découvrir par quoi il fut géant en tant que senseï. Géant, il le fut par la vision qu’il a partagée avec ses élèves, par les techniques qu’il leur a laissées, au-delà des anecdotes et du personnage. Il est à découvrir à chaque leçon, dans sa vision de son maître, Ueshiba Moriheï senseï.

*J’avais invité Pranin senseï à rencontrer Noro Masamichi senseï mais pour des raisons qui dépassaient ma responsabilité et à mon grand regret, la rencontre n’a pu se faire.

Efficacité de la transmission

ringenkai_aikido_tab1La technique et son agencement selon Noro Masamichi senseï.

Le pratiquant doit s’interroger sur la manière dont il apprend. Gagne-t-il ou perd-il son temps ?

Souvent et pour faire valoir son style, son école ou son dojo, il est martelé : mon style est plus martial,  mon école est plus réaliste, mon dojo est plus tourné vers l’efficacité. Je considère ce genre de propos comme autant de vantardises invérifiables, comme une perte de temps, comme un éloignement de la véritable pratique des arts martiaux. Ceux qui s’y adonnent n’ont souvent en vue que la part de marché qu’ils espèrent s’octroyer. D’ailleurs, ils n’hésitent pas à affirmer que les « autres » transmettent une simple chorégraphie quand dans le même temps, ils plastronnent en mettant en avant que leur maître enseigne à des danseurs et autre compagnie de danse.

Il me semble que tout ceci contribue à un brouillage des ondes, à une perturbation de la réception de l’enseignement des maîtres, à une cacophonie toute marchande. L’efficacité, l’efficience, le réalisme, sont autant de chimères que chaque style vante comme une nouvelle panacée. Elle provoque chez le pratiquant déboussolé l’impulsion suivante : « Il me la faut !« 

DSCF7914Le chemin ouvert par l’exercice mène à la vision originelle des maîtres. Abords du Unjo An.  Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2016

Je suis pour ma part un chemin bien plus simple. Je fais au mieux avec les exercices que les maîtres m’ont transmis, perfectionnant l’efficacité de la transmission au lieu de courir après une transmission de l’efficacité. Par le chemin ouvert par l’exercice, je perçois la vision d’origine de mes maîtres. L’exercice est ce chemin qui mène à leur vision.

J’ai choisi en 1980 de suivre le chemin de Noro Masamichi senseï. Passant de la Voie de Kano Jigoro senseï à celle de Ueshiba Moriheï senseï, j’ai dû retrouver la position du débutant et retravailler mon corps et mon esprit dans une direction nouvelle. Il y a de cela maintenant 36 ans.

Pendant ce temps, j’ai œuvré sans relâche. Chaque jour, chaque cours, chaque entraînement personnel, j’ai veillé à l’efficacité de la transmission, gardant en tête la question de savoir si j’avançais dans la direction indiquée par l’exercice, si mes pieds étaient bien sur le chemin tracé, si mes accomplissements correspondaient aux étapes suivis précédemment par mes maîtres.

La technique n’est efficace que si elle ouvre la porte à une réalisation voulue par le fondateur de la discipline.

Le test du « combat de rue » est un leurre pour adolescent attardé. Il parle plus des attentes de l’Occident et de ses projections fantasmatiques que des moyens et des buts poursuivis par les arts martiaux d’Extrême-Orient.

Dans le Ringenkaï Aïkido, nous nous exerçons selon l’enseignement de nos maîtres. Nous cultivons un goût pour le Classique, cet enseignement qui a su gardé sa verdeur au travers des siècles. Nous nous défions des modes qui flattent le goût de celui qui l’a perdu, le goût. Nous prenons le temps d’étudier les bases et les principes, les dérivations sur les bases et les variations selon les principes. Encore, nous revenons à la manière comme à la forme, au do comme au kata.

Étudiant l’Ancien pour y découvrir le Nouveau, nous nous inscrivons dans la Grande Étude.*

En cela, nous nous prétendons efficace. Pour cela, nous approchons chaque jour un peu plus de l’art de Noro Masamichi senseï et de Ueshiba Moriheï senseï.

Notre recherche est au cœur de l’exercice transmis, comme une fidélité à la vision originelle, à la raison pour laquelle Noro Masamichi senseï est venu en Occident, à la raison pour laquelle je suis venu en Occident, à la raison pour laquelle mes élèves étudient en Occident.

*Titre d’un ouvrage attribué à Kong zi.