Stage Aïkido Ringenkaï 14/01

DSC_2520Nguyen Thanh Thien au Unjo An, Corrèze, photographie de Nguyen Thanh Khiet © 2017

Thème :  Des manières aux formes. Kata de jo et bokken

Apportez vos jo, bokken et tanken.

Date : Dimanche 14 janvier 2018
Horaire : 15h30-19h30
Lieu : COSEC 29 rue des 2 piliers
95350 Saint-Brice-sous-Forêt
Page du dojo

Bulletin d’inscription ci-dessous (obligatoire), au moins 48h avant.

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Réveiller ce qui dort

épouvantaille-2_1Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

Dans un geste, dans un son, dans chaque instant, l’étude a pour objet de réveiller ce qui attend, d’éclairer un sommeil, d’illuminer une paupière. Le souffle a pour but d’insuffler un espoir dans ce que nous désirons inerte et que nous espérons vivant.

L’an neuf

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Je vous souhaite de la sureté dans vos pas, de la fermeté dans vos résolutions et le souffle pour tenir un an.

En 2018, encore, je me tourne avec détermination vers le beau comme source de ma force, tant pour mes actions, mes émotions et mes pensées.

 

Nuées de tempête sur les Outremonts

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 30e partie

Hier, alors que je quittais< Toulouse pour rejoindre le Kaze no Tani Kan, la Maison de la Vallée des Vents, mo7sn dojo pyrénéen, je découvrais en sortant d’une courbe de la route un mur, massif, immense. Levant les yeux de l’horizon, au-dessus des trognes et ragosses du bocage, témoin d’une tempête en cours, mon regard grimpa et escalada un bleu ardoise veiné de marbrures d’un rouge brun, une muraille, un dragon céleste, un Ourobouros de nuages se contorsionnant et débordant mon champ de vision  à m’en disloquer la vue. Je ne pouvais embrasser tout d’un seul tenant. Il fallut à mes yeux se hisser au sommet d’un Himalaya de nuées assiégeant le très haut. Surpris, j’abaissais sur l’instant mon attention à la recherche d’une base solide, quelques pentes de forêts enneigées que je perçus, bien timides, étrangement minuscules en raison de la démesure des mouvements coiffant les pics voilés à mon regard.

Ce matin, ouvrant les volets, je cherchais le pré que je vis la veille au soir sous une lumière mouillant le paysage d’une clarté diffuse. Tout ployait sous la neige pourtant si légère. Je finis le quignon qui restait de la veille, m’épargnant le courage d’affronter le froid qui m’aurait sinon accompagné jusqu’au dépôt de pain. J’irai plus tard, quand on aura déneigé.

Rencontrer un maître impose de réveiller notre regard. Nous ne pouvons l’aborder avec en tête de l’attendu, encore moins exiger qu’il réponde à notre attente. Espérer qu’il exauçât nos espoirs le limiterait à notre mesure, le restreindrait à notre dimension, l’assujettirait à l’empan de notre satisfaction. Désirer une telle rencontre nous impose de dépasser les bornes, de nous hisser au-dessus et par-dessus la ligne d’horizon, de bouleverser le plan sur lequel nous vivons, agissons et pensons.

Rencontrer notre maître requiert cependant d’accepter qu’il soit moins que nos rêves car il est réel. Il montre moins pour suggérer plus. Noro senseï était à la fois plus et moins que mes attentes. Il était lui et mes rêves étaient moi. Il y eut une approche de chacun vers l’autre, distante et précautionneuse au début, plus libre et chaleureuse ensuite, toujours discrète. Je le considérais dans ce qu’il faisait, attentif à la leçon du jour, avec en mémoire les classes qu’il prodigua à mon professeur et avec en perspective celles qu’il avait encore à concevoir. Ma vision de Noro senseï a toujours été tridimensionnelle, immergée dans le présent, ancrée dans le passé et éperonnant le futur. Il n’y a pas d’évolution de l’enseignement du maître au vu de mon positionnement, de ma vision. De même qu’on lit un texte en saisissant chaque mot qui vient, l’appuyant sur la phrase qui en accouche, prévoyant le sens qui accourt, je perçois dans son enseignement, comme en tout enseignement, une continuité telle que chaque leçon n’a de sens que par ce qui la borde.

Noro senseï fut plus que ce que je pouvais mesurer, il fut moins, autre et par-delà ce que j’avais rêvé, un outre moi. Il m’était revenu et il me revient encore d’avancer vers la leçon reçue. Je ne l’ai pas toute entendue ni vue, il reste tant à pénétrer. Son enseignement n’est pas clos puisque j’ai encore à saisir ce qu’il m’a pourtant mis dans les mains, sous les yeux. Je me souviens d’un ryote dori, double saisie, dont je ne voulus pas sortir tant j’avais à sentir de ses mains puissantes et douces à la fois. Elle illustrait cette phrase du Liu Tao 六韜 : « Maitriser fermement, embrasser chaleureusement. » Deux souvenirs qui s’élèvent, l’un soutenant l’autre : la lecture d’un classique chinois répond à la leçon du maître.

La suite : Le son du sabot, en ligne le 16/01/2018

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Dans l’ignorance de l’autre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 29e partie

La contradiction est le propre de l’homme.

C’est avec ces mots qu’un jour, j’ai répondu à la question de savoir si mes aspirations n’étaient pas contradictoires. Pour l’Aïkido, la contradiction réside dans la notion d’art martial de paix ou pacifique. Je considère que cette contradiction est fertile dans la mesure où il faut au pratiquant de multiples itérations entre ces pôles que sont le martial et le pacifique pour aboutir au fruit qu’est le civil. En opposant le martial au pacifique, on réalise une contradiction qui n’en est pas une réellement. Le martial s’oppose au civil et le pacifique s’oppose au conflictuel. Il faut choisir ses mots avec précision si on veut penser clairement et agir avec bénéfice.

Si le martial maintient le cap sur le pacifique, il peut espérer servir le civil.

S’il se repaît du conflictuel, il ne sait lui trouver une issue et se condamne à une errance perpétuelle.

Si le civil élude la case martiale, espérant échapper au conflit, il s’épuise et s’abîme dans la faiblesse, pavant la voie à une soumission répétée.

Comprendre l’espace civil nous pousse à aborder ce qui se situe à sa clôture, à examiner l’osmose entre les solutions civiles et martiales.

Ce mouvement naît de l’épuisement du langage, quand les mots sont éreintés au degré où la parole n’est plus que fiel et poison et qu’elle ne possède guère plus de crédit.

Ce moment venu, les hommes se toisent en chiens de faïence, réduits au silence et prêts à mordre. La parole est tarie, le texte se délite, le contrat humain s’effrite. Advient le temps du poing et du bâton.

Aux époques où règne la violence, certains ont su garder espoir et maintiennent qu’un humain peut se tenir debout devant un autre, qu’une articulation des volontés existe quand bien même le premier se voudrait un mur pour son second.

L’espoir d’une porte a veillé à la création de l’Aïkido. Chaque mouvement d’Aïkido est une ouverture quand l’ennemi, l’adversaire ou le contradicteur n’en proposent aucune.

J’ai toujours ressenti un malaise devant les formulations du Kinomichi. Je suis un amoureux du dictionnaire, du mot juste, de la sentence concise, de l’économie de la définition qui ouvre tant d’espaces et qui renvoie à d’innombrables auteurs en attente de lecture. Noro Masamichi senseï rejetait l’agressivité. Je le comprends en éducateur pour qui le temps bien employé est le moyen du perfectionnement. Dussé-je me présenter en censeur ou moralisateur, j’eus entendu cette injonction : « Tu n’agresseras point… dès à présent. » Je ne crois pas qu’on puisse quitter un fonctionnement humain sur une simple injonction, je ne crois pas qu’on puisse attendre du débutant en Kinomichi ou bien même en Aïkido ce retournement de l’âme qui le voudrait nettoyé dans la seconde de toute trace d’agressivité. Je n’ai jamais vu écrit sur un panneau : « Laisser votre agressivité au vestiaire. » Puis une seconde ligne : « Faites attention à ne rien laisser derrière vous quand vous quittez le dojo. » L’agressivité est commune à tous les êtres vivants et conscients, je ne pense pas qu’on puisse s’en séparer par simple décret, n’en déplaise aux belles âmes. Je vis en éducateur et je conçois au contraire qu’un lent travail sur le geste puis sur l’esprit peut nous mener sur la route d’un dessaisissement du besoin d’agression. Tout l’Aïkido est là, qu’avec l’aide du maître, nous puissions à terme porter nos efforts à la paix.

Noro Masamichi senseï a produit un effort titanesque pour porter l’Aïkido en terres  d’Europe et d’Afrique. Il y a voulu sa fructification. Cependant, les mots lui ont fait défaut. Plus que les mots, je crois qu’il lui a manqué la lumière de la langue française qui permet de penser au bien, qu’il soit commun ou universel. Il aurait alors vu que plus que d’évacuer, de rejeter ou de bannir l’agressivité, il eut fallu œuvrer à son extinction. Comme on éteint le sentiment du moi, comme on éteint une soif, avec le temps bien employé, on éteint la source d’obscurité. Le temps nous permet de chercher la fontaine et d’y étancher notre soif. Il nous invite à chercher le buisson porteur de fruits. Plus encore que la poussière, il est la matière du chemin. Il est la condition qui autorise la décantation de la manière, la rendant permanente et stable. Cette dernière prend dès ce moment ses quartiers en notre foyer, en notre demeure. Elle nous habite enfin.

Je n’ai jamais répondu favorablement aux injonctions d’autorité. Il m’a toujours fallu du temps. Nul n’entre en ma demeure qu’il n’ait auparavant passé l’épreuve du temps. Ma manière de passer le temps, je la nomme effort. Par la politesse, par la gentillesse, par l’exemple de mes maîtres et de mes ancêtres, je comprends in vivo le rapport du martial au civil, usant du pacifique pour éviter le conflictuel mais passant par l’épreuve du conflit pour accoucher de la paix.

Il en faut des mots pour approcher quand il suffit d’entrer dans le temps du dojo pour atteindre. Souvent, je vois d’anciens élèves de Noro senseï revêtir son art des oripeaux de pratiques comportementales occidentales, de connaissances psychologiques et posturales, pour masquer leur ignorance de l’art des maîtres asiatiques dans la conduite sûre de l’élève. Tout dans le dojo est orienté vers l’art de guider l’élève, l’amenant à la pacification de soi, d’autrui et de tous. Le fond culturel de l’Extrême Orient devance le nôtre de quelques millénaires. Il est une plaque tectonique qui soutient montagnes et rivières. Il nous parle de l’humble comme du céleste. Une ignorance consentie et assumée de notre dette culturelle deviendrait la bannière d’une défense de notre inculture, première brique d’un universalisme sans racine, dernier rempart d’un Occident sur le repli. Cette ignorance peut cependant constituer l’objet d’une salutaire prise de conscience, préalable au grand voyage, cet usage de la Voie qui mena un certain Gautama Siddartha à une plus vaste compréhension.

Dépassons nos goûts, limités qu’ils sont par notre modeste mesure. Soyons curieux de qui nous dépasse. Apprenons de nos maîtres. Ne prenons pas la lanterne pour un soleil. Le Monde est plus vaste que l’arpent de nos connaissances.

La suite : Nuées de tempête sur les Outremonts, en ligne le 29/12/2017

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Pénétration

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 28e partie

1961

Noro Masamichi senseï doit démontrer son art au public français. Il est encore peu connu. Ayant débarqué à Marseille, après un court détour par l’Italie, il s’établit sur la Côte d’Azur. Je rappelle qu’à son premier débarquement sur le Vieux Port, il n’avait trouvé personne. Ayant attendu une journée, il rembarque jusqu’en Italie où il avait eu la prudence de chercher un contact japonais. Depuis la péninsule, il a pu renouer le fil des amitiés et il est revenu. Il descend une deuxième fois la passerelle. Il a eu le temps de se préparer au Japon. Il s’est fortifié, musclé, a accru sa puissance. Sur le bateau déjà, il avait pris l’ascendant sur l’équipage en vainquant le matelot le plus fort au bras de fer. Il dit : « À ce moment, alors que je perdais et que mon poing s’abaissait degré par degré, je sentis monter en moi le ki. J’attendis qu’il fut au maximum puis le dirigeais vers mon petit doigt et le lâchant, je renversais in extremis la situation, le petit l’emportant. »

Il dut établir l’Aïkido par la force. Cette manière d’établissement le situa dans la sphère des arts martiaux pour longtemps. Cela ne fut pas sans peine, sans revers. On disait : « Le Judo, c’est pour la compétition, l’Aïkido, c’est pour la bagarre. » Il acceptait les combats. Il craignait chaque jour la défaite du lendemain. Ces grands soirs de victoire, il les vivait sans gloire, dans la crainte de faillir bientôt. Alors, il buvait. Il fumait. Je rappelle aussi qu’ayant vécu son art au plus proche du maître fondateur, il s’était inoculé le germe de l’aïki (unité du souffle-énergie) dans le sang, il connaissait l’ivresse des sommets, la pure musique d’un geste touchant à la perfection. S’il connaissait le mal du pays, il n’était jusqu’à son âme pour souffrir d’une mise à distance du cœur de l’art. Il passait de la Chapelle Sixtine à la chambre de bonne. Il souffrait de cette chute.

Le sevrage est sévère lorsqu’on quitte le plus haut niveau pour faire œuvre de mission, égaré parmi les indigènes.

Il nous raconta certains combats. Il nous dit : « Je ne les ai pas tous gagnés ! Mais ma réputation corrigeait ceux que je n’avais su emporter. » Une fois, un lutteur – était-ce en Suisse ? je ne m’en souviens plus – , l’immobilisa. Plus Noro senseï essayait de sortir, plus il s’enferrait. Comprenant sa défaite et ne l’acceptant pas, il empoigna les Bijoux de la Reine et serra. Il nous racontait cette anecdote avec une nuance de honte. Je comprenais que les commencements de l’Aïkido en France l’avaient contraint à certaines extrémités qui ne le laissaient pas en paix. Il en était troublé. Il se perdait en chemin et la manière du maître s’éloignait.



Anton Geesink, judoka élève de Mifune Kyuzo senseï et de Michigami Haku senseï, champion olympique en 1964, champion du Monde en 1961 et 1965

Anton Geesink, nouveau champion du Monde en toutes catégories, venait de vaincre les judokas japonais. Au pays, ce fut une honte nationale. Un soir de réception, sur la Côte, habillé d’un somptueux smoking, Noro senseï conversait avec un groupe d’amis quand il aperçut l’énergumène qui avait tant chauffé le sang de tous les maîtres d’arts martiaux du Japon. S’excusant de devoir quitter la conversation, son verre à la main, il se dirigea vers le géant néerlandais et brusquement lui donna un formidable coup d’épaule en plein buste. Depuis qu’il s’était entraîné à déraciner Toheï senseï, l’inamovible Corps de Roc, il en avait fait une spécialité. À sa surprise, Noro senseï rebondit et renversa un peu de son Martini. M. Geesink, qui n’avait pas bougé d’un pouce, le regarda avec étonnement et lui demanda gentiment si tout allait bien. Noro senseï, un rien embarrassé, s’excusa et entama une conversation sur les arts martiaux et sur Mifune Kyuzo senseï qui était le maître de M. Geesink. Ils reprirent un Martini, chacun.

Toheï Koïchi senseï

Mifune Kyuzo senseï

Michigami Haku senseï, ami de Noro senseï

Noro senseï supportait de moins en moins cette vie de voyages, de stages internationaux et de confrontations sans fin. Il buvait. Un jour qu’il débarquait de Suède, à Saint-Louis du Sénégal, il monta sur scène ivre au point de voir double. Souffrant du jetlag, accablé de chaleur et un rien déstabilisé par ce problème de vue, l’équilibre un tantinet compromis, ayant salué le public, il vit venir à lui un natif armé d’un sabre. On l’avait payé pour être son partenaire. Comprenant le sabre selon la tradition du pays, fondée sur la razzia et les conflits de bornage de pâturage, son vis-à-vis attaqua. Noro senseï fit effort pour ne pas blesser l’autre et préserver le plus digne maintien qui lui était permis. Il était aviné au plus haut degré. Il voyait double. Il ne sut ce qu’il advint. Le lendemain, il était porté en héros à travers les rues de la capitale aux cris de « Noro le Maître ! » Noro senseï de conclure : « Les tatamis étaient zébrés de coupures. » Il divorça d’avec l’alcool, jusqu’à ses derniers jours.

Lors d’un stage, un hercule italien, élève de son ami Tada senseï, réussit à le bloquer. Il ne pouvait rentrer une technique. Tada senseï voyant son ami à la peine, intervint et d’un Shiho Nage le planta sur la tête et – je crois – lui cassa le bras. L’élève se releva, un sourire aux lèvres.

Si l’art martial étudie la manière d’entrer, de se maintenir et de sortir du conflit, comme je le conçois, alors Noro senseï devait considérer qu’il ne pouvait être satisfait de sa manière de pénétrer la sphère de la violence. Il pouvait invoquer la nécessité de faire connaître son art mais il était arrivé au moment où ce prétexte ne tenait plus. Il avait réussi. Il était connu et reconnu au point que même ses défaites étaient reprises comme autant de victoires, faussant l’histoire et établissant sa légende.

Lors d’un stage – ce devait être rue des Petits Hôtels – , il sortit du dojo en plein cours pour trouver sa femme menacée d’un couteau devant ses enfants. L’homme voulait la caisse. Noro senseï s’avança et d’un geste le souleva. Madame Noro poussa un cri : « Pas devant les enfants ! » Noro senseï avec dans ses bras l’importun se figea et reposa délicatement l’intrus qui prit ses jambes à son cou. Noro senseï venait d’apprendre une leçon. Il y a des combats qu’il faut refuser, des violences à ne pas approcher, des boîtes fermées qui doivent le rester. Ce que nous faisons est une leçon pour les enfants, ce que nous acceptons de commettre leur est une conséquence.

Ayant vécu dans un pays où la guerre a englouti les forces du peuple pendant plus d’une génération, je reste sensible au bon usage du guerrier. Par le prisme de mon expérience, je comprends l’anecdote autrement. Je crois que Noro senseï retint la leçon au point qu’il changea son enseignement. Il dit à un ami japonais expert en arts martiaux : « Ce que tu fais est dégoûtant. » Cet ami n’en dormit pas d’une semaine. Il faut le reconnaître, les arts martiaux prennent le chemin du pire de l’homme. Si je les pratique, c’est qu’en même temps, ils y ouvrent la voie au meilleur de l’homme. Noro senseï venait de toucher cette réalité au plus profond. Cependant, le pire de l’homme n’est rien au regard de ce qui reste l’inhumain, à savoir l’indifférence programmée, assumée et enseignée. Étudier ces arts de façon à ne pas être en mesure de les appliquer, ne pas savoir arrêter une action létale, ne pas intercepter une volonté néfaste, revient à former un pompier qui ne saurait éteindre le feu ou sortir les habitants vivants d’une maison en flamme.

L’art d’entrer dans la région de la mort est mentionné dès Sun Zi. Il requiert une grande pénétration, un jugement serein et sans faille. Il n’est jamais un renoncement à la violence, ce qui serait l’acceptation de notre indifférence. Pour comprendre cela selon notre tradition, il faut pratiquer et bien diriger sa pratique.

La suite : Dans l’ignorance de l’autre

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Une pluie de dons

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 27e partie

Noro senseï enseigne en France, à ses côtés Tamura senseï et Nakazono senseï. En Italie, Tada senseï est aux commandes. En Allemagne, Asaï senseï. Ils voyagent tous, s’invitent les uns les autres. Au Royaume Uni, Noro senseï, Nakazono senseï et Abe Kenshiro senseï s’alternent. Au-dessus de tous, Noro senseï reste Responsable pour l’Afrique et l’Europe.

Noro Masamichi senseï, dans un film d’Henri Ellis, sans doute au Royaume Uni

Tada senseï déploie beaucoup d’énergie et obtient une progression remarquable de ses élèves, au point qu’il distribue des 5e dan. L’été suivant, il invite Noro senseï à un de ses stages et connaît un léger problème. Le responsable européen n’a qu’un 6e dan, ayant refusé le 8e dan quand il avait quitté le Japon. Tada senseï ne peut inviter un maître japonais à diriger le stage avec juste un grade de différence avec ses propres élèves. Il comprend maintenant la mentalité en Europe. Il comprend que les grades « dan » sont compris sur l’exemple des grades de température ou de variants d’angles. Ils sont acceptés par le public et les élèves comme des mesures objectives de qualité ou d’expertise. Historiquement, les États européens se sont construits sur une communauté de mesures permettant les échanges de biens et de services, passant des pieds et des pouces aux mètres et aux centimètres. Le grade « dan » y est une affaire sérieuse.

Tada Horoshi senseï

Tada senseï demande à son ami d’accepter que sur l’affiche du stage soit accolé à son nom un grade supérieur au 5e dan, un grade de maître qui le place au-dessus des autres experts japonais en Europe, celui que le fondateur lui avait reconnu et qu’il avait pourtant refusé. Noro senseï hésite, tergiverse et, finalement, pour son ami, pour l’organisation du stage, accepte. Il ira en Italie avec un 8e dan inscrit sur l’affiche. Ce geste amical scellera son destin. Il déterminera pour longtemps sa vie, sa place parmi les siens, devant ses propres élèves.


Ueshiba Kisshomaru senseï, jeune

La stage a lieu. Noro senseï revient en France puis fait son voyage annuel au Japon et visite dès le premier jour la maison mère, l’Aïkikaï de Tokyo. Cette fois, le fondateur n’est plus, son fils Kisshomaru senseï lui a succédé. Tous deux sont assis dans une pièce. Ils sont seuls, face à face. Kisshomaru senseï a le sombre visage des jours mauvais. Il dit : « Noro, tu as trahi. » Il lui dit que l’attribution du 8e dan en Aïkido s’est fait hors de l’autorité de la maison mère, hors de son accord, que ce 8e dan est le signe d’une traitrise sans vergogne. Noro senseï se tait, il est furieux, puis soudain se lève et retire son hakama. Il ne se justifie pas car il ne le veut pas. Laissant derrière lui le hakama, signe de son service dû à la maison Ueshiba, Noro senseï part.

Son geste d’accepter d’imprimer un 8e dan pour aider son ami Tada en Italie ne peut être compris par une personne qui n’a pas encore enseigné hors du Japon, devant des élèves qui, ne comprenant pas le niveau de leur maître, ne saisissent que les signes extérieurs de maîtrise. De plus, il comprend trop bien la nécessité pour le pouvoir central de reprendre la main sur un développement européen qui tourne à la réussite flamboyante. Noro senseï dirige plus de 200 dojos à travers l’Europe. Noro senseï reçoit jusqu’à 1 000 élèves à l’Institut Noro à Paris. Certaines années, Noro senseï accueille 100 nouveaux par mois. Noro senseï-ci, Noro senseï-ça. C’en est trop, c’en est plus que ne peut le supporter le fils qui doit imposer un prénom, une autorité, une direction. En partant, Noro senseï entend : « Je t’interdis d’utiliser le nom d’Aïkido. »

De retour à Paris, Noro senseï crée le Kinomichi, le Chemin du Souffle-Énergie. C’est à ce moment-là que je l’ai connu. Il venait de rompre les amarres, il sortait les voiles, il visait loin, il voyait grand. Cet instant de création, quand le souffle est encore vert, je l’ai connu et aimé. Cette eau baptismale dans laquelle j’ai fait mes premiers pas en Aïkido, l’ayant goûtée, je la recherche incessamment depuis. Noro senseï s’est aventuré dans des directions nombreuses, affinant ses mouvements, intériorisant ce qu’il avait si bien démontré aux yeux du public, jouant d’une musique que lui dictait le souvenir d’un souffle, celui de son maître, le fondateur.

Aux débuts du Kinomichi, je voyais des experts évoluer sur le tatami. Ces élèves avancés jouaient avec les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. À l’Institut Noro, ils pouvaient s’exercer tous les jours et toute la journée sous la direction du maître. Ce fut intense, sans doute trop pour pouvoir durer. La passion régnait sur le tatami mais elle finit par ronger les âmes peu disciplinées, malgré les corps transformés en instruments de concert. Je pense que Noro senseï ne sut ou ne put travailler les esprits pour les discipliner à leur tour. Je ne peux en dire plus. Cependant, je vis ces experts le quitter les uns après les autres.

Je devais le quitter à mon tour. Un des experts venait à notre dojo et j’étudiais avec ravissement son art. Mais j’étais un débutant de 3 ans et je ne saisissais pas les enjeux. On commença par s’étonner de ma manière de faire Taï Sabaki, Itten ou Ichi. On s’en irrita ensuite. Chaque cours devint prétexte à une mise à l’écart insidieuse et progressive. Je renonçais en mai à revenir l’année suivante. Je rejoignis alors cet expert, navré de me séparer ainsi du dojo de mes débuts.

Nguyen Thanh Thien senseï, 2008

Je revins vers Noro senseï 15 ans plus tard. J’avais eu le temps d’intégrer les 111 mouvements, les 16 formes d’approches, les Koshi Nage, les Kaeshi Waza comme les Henka Waza. Je désirais voir le chemin pris par Noro senseï entretemps. J’étudiais donc l’intériorisation de son art sur la base d’une connaissance approfondie de l’extérieur. Je ne renonçais à rien, mon étude ne faisait que croître et développer.

Ueshiba Kisshomaru senseï, âgé

Je pense que le départ de Noro senseï lui a permis d’être plus libre, d’aller à l’essentiel. Plus tard, le fils du fondateur demanda à Noro senseï de revenir à l’Aïkido. Noro senseï déclina l’offre. Mon hypothèse est que ses élèves n’étaient pas préparés à un retour dans le giron de la maison mère, que le yin ne savait pas s’accommoder du yang. Pourtant, il y eut un effort dans cette direction. Noro senseï tenta un mouvement vers le centre. Je l’appuyais fortement. D’ailleurs, il me mit en avant. Nous étions en stage un été. Un matin, devant tous ses élèves, il reprit une histoire que je lui avais racontée la veille. Il en tirait une leçon singulière. Je fis un trait d’humour et il se tourna à demi vers moi et, du coin de la bouche et à voix basse, dit : « Quand je vous mets en avant, vous restez derrière ! » Le rouge dut me venir aux joues. J’obéissais et de ce jour, il parla de moi à chaque cours ou presque.

Le yin ne cédait pas un pouce. Le yang connut un accueil glacial. Certains refusaient de considérer cet aspect de l’art du maître, le mot trahison fut prononcé. Parfois, quand le yang ressortait, j’entendais dans les rangs des élèves : « Revenons au Kinomichi. » Noro senseï dit un jour : « On peut faire changer de direction à 10 personnes, parfois à 100 mais jamais au-delà. » Je sus qu’il renonçait à établir, au cœur de ses leçons, le juste milieu, ce moment d’équilibre qui joint les antinomiques, cet endroit sur le jo (bâton) où il aimait tant à placer sa main, l’autre épousant un extrême puis le second. Je continuais malgré tout à observer mon maître et à lui découvrir un équilibre que lui refusaient les tenants exclusifs du yin.

Un jour, une de mes élèves vint me voir et me raconta comment Noro senseï l’avait éjectée sur Men Uchi par un simple toucher, incarnant le corps de roc. Je comprenais que cet enseignement m’était une proposition de recherche. La transmission avait toujours cours. Elle dépendait de l’attention et de l’appétit de l’élève.

Quelques années après, Noro senseï dit en cours : « Excusez-moi mais maintenant, je dois m’occuper de mon fils. C’est ma famille. » Je sus que mon temps était révolu et je quittais Noro senseï peu après. L’élève avancé ne doit pas faire d’ombre au fils du maître. Il en va de la transmission de l’art. Peu peuvent le comprendre. L’élève ne perd rien s’il n’égare ce qui lui fut confié. Il peut alors tirer sa révérence avec grâce, de loin, soutenir le fils du maître et, sans doute, perdre nombre de ses élèves. Je préfère la fidélité à l’enseignement, quitte à voir des élèves me quitter.

Il ne faut pas reproduire les tragédies antiques. Il faut avancer le cœur plein de gratitude pour les dons distribués avec tant de joie. J’envoyais une lettre à Noro senseï pour lui signifier mon départ et je reçus en réponse des vœux de succès dans la poursuite de mes activités.

La suite : Pénétration

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Seppuku

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 26e partie

Je suis assis, un peu en retrait de la ligne qui sépare les tatamis de paille, dans le dojo de Suzuki senseï. Devant moi, il chauffe l’eau sur les charbons de bois délicatement arrangés. Des flammèches lèchent la bouilloire. Les gestes du maître sont emprunts de cœur, ils sont issus du centre même de l’Art du Thé japonais. L’instant est au dévoilement, au décillement de notre regard, à la plongée dans les flammes qui réchauffent le cœur des hommes.

Cérémonie du thé - Japon 2005_04Suzuki senseï, Photographie de Bruno de Hogues © 2005

Le rite comme art du trait

Le Maître a dit : « L’essentiel est le plaisir que nous offrons à l’autre. » Le rite est ce qui rend visible ce cœur, ce qui dirige sûrement nos actes, ce qui donne la juste mesure à nos appétits. Il est poésie au sens où rien ne peut lui être ajouté, ni enlevé. Il est à la fois sobriété et générosité, promesse de don et don lui-même. Il est ce qui nous permet de frapper à une porte inconnue et d’être reçu comme le prophète Élie en personne, comme un Zeus sous cape, comme un apatride qui retrouve son frère.

Tout dans le dojo est une réduction, une soustraction de l’inutile, un résumé qui dit l’essence, une plume qui parle de l’ange. N’a été préservé que ce qui a été voulu par les maîtres. Dans le dojo que j’ai construit, Unjo An, 雲上庵 l’Ermitage au-dessus des Nuages, j’ai cherché ce retrait pour laisser toute sa place à la leçon, pour instituer un temps qui serait celui du maître devant l’élève, celui de l’élève derrière le maître.

 DSC_2529Nguyen Thanh Thien au Unjo An, photographie de Nguyen Thanh Khiet © 2017

Les bonnes manières

Noro aime répéter certains éléments de sa vie. Il revient vers ce qui porte un sens profond pour lui. Ainsi, sa première rencontre avec des élèves venus le chercher sur le port. Les deux hommes lui tendent la main en souriant : « Bienvenus en France cher maître. » La jeune femme dans sa toilette des années 60 s’approche et lui colle deux bises sur la joue. Il rougit. Cette fois, il est bien arrivé, enfin.

Il enseigne depuis quelques temps. Il fait comme au Japon et s’aperçoit que certaines choses ne passent pas, dans un sens comme dans l’autre. Il savait les deux cultures différentes, il découvre à quel degré. Il comprend que la forme d’approche de base, au Japon la garde inversée Gyaku Hanmi, droite face à gauche, devient en France Aï Hanmi, droite face à droite. Il prend cette décision quand il voit que ses élèves vont l’un vers l’autre comme s’ils se serraient la main, en Aï Hanmi.

Noro senseï prend en compte les manières des français. En japonais qu’il est, il conçoit la bonne attitude comme signe de l’homme accompli, du gentleman, de l’honnête homme. Pour polir ses élèves, il corrige les techniques, les postures, les mille et un détails qui font l’expert en Aïkido mais surtout il veille au bon comportement, aux bonnes manières. Ces dernières résument l’art d’être au temps, à la situation, à la présence de chacun, au bon emploi de chaque parcelle d’énergie.

Au commencement du Kinomichi, j’ai connu le senseï exigeant. Je l’ai retrouvé 18 ans plus tard, plus âgé. Je l’ai reconnu mais j’ai eu du mal à retrouver le dojo. J’étais bien dans une pièce dédiée à l’étude d’un art japonais. Cependant, je ne voyais pas de dojo. Certains ignoraient le salut, le bâclaient ou l’amputaient. La mesure des gestes et des paroles, la retenue, la discrétion, tout ce qui prédispose à recueillir la leçon du maître était cul par dessus tête. Je voyais à quel point le Kinomichi avait évolué depuis ses débuts. On parlait de neuro-sciences, d’ouverture du cœur, d’accueil de l’autre, de la spontanéité du débutant, et les débutants marchaient devant les anciens, parlaient quand le silence avait plus à leur enseigner.

Kyudo - Japon 2005_28Senseï de Kyudo, dojo au pied du Château de Kokura, Photographie de Bruno de Hogues © 2005

La cible est toujours le cœur

Je recevais la leçon et mesurais l’intériorité atteinte par cet enseignement et, pourtant, je pleurais la perte de l’étiquette, au nom d’une spontanéité qui n’avait du zen que le prétexte. Il y a dans l’art de diriger son esprit autant de tranchant que dans l’art de manier le sabre. Il y a dans l’art de conduire l’humain autant de pénétration que dans une thèse d’imagerie médicale. Je voyais des ignorants jeter un trésor de transmission, rejeter une connaissance venue des maîtres japonais, pour se goberger d’actualités New Age et prôner l’égale sincérité du débutant face au senseï, Maître, ou au sempaï, Ancien. Entendant fadaises sur fariboles, je maintenais malgré la tendance du groupe mon attachement aux formes anciennes. L’antique est toujours nouveau quand le nouveau se trouve déjà flétri.

Le regard sur Noro senseï lui-même s’était mis à cette mode. Le senseï disparaissait devant son avatar, le coach. Ce qui est aujourd’hui perçu de Noro Masamichi senseï l’est avec les lunettes de notre temps. À nous de savoir dans quel temps nous désirons nous inscrire.

Le refus de la violence

Noro senseï dit un jour : « Je sais comment faire le seppuku. » Je comprenais dans ses mots son attachement à ne pas vivre dans l’indignité. Il énonçait sur quel chemin il entendait avancer, dignement. Il déclarait dans le même temps qu’il était un des seuls à encore posséder cette connaissance, cette exigence. Il ne s’attachait pas à une forme barbare de violence auto-administrée. Il refusait de s’infliger une violence autre qui serait celle de l’indignité.

Un jour, il annonça qu’il refusait désormais de porter son hakama. On lui avait gravement manqué de respect. Sans respect, il ne pouvait plus prétendre s’avancer devant autrui en senseï, ou simplement en honnête homme. Il m’arriva de corriger l’impertinent à l’origine de ce manquement. Je lui dis son fait devant le même public qui avait entendu les propos qui avaient blessé mon senseï. Il repartit piteux. À la fin du stage, j’allais vers Noro senseï et lui dis : « Je vous remercie pour votre enseignement. » Il me répondit : « Non, c’est moi qui vous remercie. »

Les manières sont les piliers du dojo et ceux qui se sont le plus polis en sont les poutres les plus sures.

Manners maketh man.

William Horman

La suite : Une pluie de dons

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Anti

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 25e partie

Sud-Est, années 60

Noro Masamichi senseï se présentait à un dojo ainsi : il allait dans les vestiaires et enfilait son keikogi et son hakama, la tenue d’Aïkido. Puis il s’asseyait au bord du tatami. Le professeur, souvent de Judo, voyait un japonais en tenue assis et se dirigeait vers lui pour l’inviter à monter. Il l’interrogeait sur son art martial. Dans un mauvais français qui lui resta jusqu’au bout, coquetterie de maître, Noro senseï expliquait qu’il pouvait faire une petite démonstration voire un cours d’initiation. Il orientait alors sa pratique vers les projections car le public français avait été affranchi par l’œuvre préalable de Kawaïshi Mikinosuke senseï, grand propagateur du Judo en France. Au terme du cours, le professeur français enthousiaste remerciait Noro senseï qui le considérait avec gravité et lui disait : « Maintenant tu es senseï d’Aïkido et tu ouvres un cours. Je t’enseignerai ! »

Il fit ainsi jusqu’à ce qu’il ait couvert la Côte d’Azur et au-delà. Il connut nombre d’amis et parfois fit des impairs comme le jour où un journaliste qui l’interviewait lui demanda ce qu’était ce nouvel art japonais. Noro senseï lui prit le bras et lui appliqua un Kote Gaeshi qui l’envoya voler à quelques mètres. Noro senseï de nous dire qu’ensuite il n’eut plus guère de demande d’interview.

Noro senseï, Dojo en bord de Méditerranée

À Hyères, il eut un soutien qui lui offrit de rester autant qu’il le désirait dans son hôtel particulier. Il avait accès à la plage tous les matins pour une saine baignade avec en fond les Alpes enneigées. Puis il revenait se changer et la table était mise et servie par toute une domesticité. Un jour, qu’il devait faire une démonstration devant Monsieur le Maire et une suite de notables, il prit le chemin du bord de mer pour sa plongée dans les eaux de la Méditerranée et il goûta tant son plaisir qu’il lui revint bien tard qu’il était attendu. Avec horreur, il comprit son étourderie. Un japonais en retard, cela équivalait non à une erreur mais à une faute ! Courant, il parvint au lieu de la démonstration pour voir que personne n’était parti. Monsieur le Maire attendait, personne ne partirait avant lui. Il était réellement soutenu par des esprits qui mesuraient l’apport d’un tel maître à la France. Devant nous, il était fier de montrer à quel point l’Aïkido était respecté, à quel point il tenait à ce qu’il le soit.

Noro senseï et son assistant Daniel Toutain, en 1977

Paris, années 70

L’éditeur Arnaud Desjardin vint trouver Noro Masamichi senseï et lui demanda comment il pouvait expliquer l’Aïkido. Noro senseï répondit : « Si je pouvais l’expliquer, je n’aurais plus besoin de pratiquer. » Arnaud Desjardin s’inscrivit avec toute sa famille tellement il était heureux de sa réponse. Par son biais, il entra en liaison avec cette mouvance spiritualiste de la culture française, qui constituait une des sources de l’Orientalisme européen. Il disait d’ailleurs que Graf Dürckheim était son second père spirituel, après Ueshiba Moriheï senseï. Il aimait raconter comment tous deux se disputaient pour faire la vaisselle, comme ils auraient accompli un exercice zen. J’ai approché ce monde mais je le trouvais trop peu fiable dans ces racines et ses fruits, imprécis dans son vocabulaire. Je lui préférais la pratique des arts martiaux mais j’avais 20 ans et je goûtais la poésie qui sourdait de cette vague spiritualiste.

Paris, années 80

Noro Masamichi côtoya le Docteur Lily Ehrenfreid, fondatrice de la Gymnastique Holistique, et partagea avec elle l’étude du corps dans leurs cours mutuels. L’époque était aussi à l’antigymnastique fondée par Thérèse Bertherat. Cet anti-gymnastique est à l’origine d’une trouvaille qui lui coûta à mon sens énormément. Noro senseï était insatisfait de la manière dont pouvait être perçu son art. On le rangeait désormais dans les arts martiaux, comme une section des sports. Il peinait à restituer l’intégralité de l’enseignement de son maître. Il dut renoncer à la part de soins, shiatsu, comme à la part de vocalisation du souffle, kototama. L’indépendance acquise en Europe par la médecine et la spiritualité l’empêchait de faire un cours qui dispensait les techniques martiales et, dans le même lieu, soignait les corps et s’adressait aux esprits ainsi que le faisait son maître au Japon. Autres lieux, autres mœurs. Cependant, il ne renonça jamais à la part artistique de son enseignement. Il regrettait son échec : il n’avait su intégrer sa discipline au domaine des arts. Aussi, il lui vint l’idée d’un anti-art martial comme une position revendiquée à l’opposé de l’échiquier des activités humaines, loin de l’orgueil de la destruction, tout à la joie de la construction. Pour l’esprit oriental, les opposés ne sont pas mutuellement exclusifs, ils ne s’ignorent pas ni ne se rejettent, ils se languissent par dessus l’intervalle.

Malheureusement, son anti-art martial fut compris comme un art anti-martial. Cette mésinterprétation lui mit à dos tous ceux qui l’adulaient jusque-là et fut un étendard à ceux qui le rejoignaient avec pour bagage leur rejet de la saine jubilation des corps, séparant l’effusion de la joute de la sérénité de l’apaisement. Le tempérament de Noro Masamichi senseï le poussait à l’excès. Il ne trouva personne pour le mettre en garde contre les exclusions que pouvait engendrer un vocabulaire mal maîtrisé ou mal expliqué. Chaque camp rapidement jeta sur l’autre l’anathème et le jeune Noro fut opposé au vieux. Je me souviens de ce temps où je voyais un maître déchiré, quand ses élèves adoraient le fruit tout en arrachant la racine. Il y a du Savonarole dans cette exécration du corps en lutte.

Paris, années 2000

Il n’est jusqu’à la définition de son art qui est un texte mal bâti aux mots mal ajustés. Il devient impossible de diriger quand l’objectif lui-même est énoncé avec maladresse. Je vois que Noro senseï se perdit dans les exigences de la langue française. Si lui savait s’orienter sans boussole, il n’en fut pas de même de ses élèves qui perdirent le nord, ayant perdu le respect pour les maîtres de leur maître, gens d’armes du Japon. Celui qui s’oppose perd l’accès à l’harmonie. Celui qui choisit d’ignorer rompt tout passage vers la compréhension. Si Noro Masamichi senseï avait regretté sa faible connaissance du français et de la culture française – il dit un jour en cours : « Excusez-moi ; je n’ai pas su étudier mieux et je n’ai pas pu vous enseigner correctement certaines choses. Je ne vous ai pas dit ces choses. » – il percevait bien en miroir une méconnaissance du fond culturel à partir duquel il s’exprimait. Il aimait raconter à ses élèves l’histoire suivante :

Un courtisane de haut rang faisait l’admiration de tous pour son élégance et sa distinction. Malgré son âge avancé, elle restait nimbée d’une chaude lumière et faisait l’étonnement de ceux qui la rencontraient. On lui posa la question de savoir son secret. Avec les baguettes de fer qu’elle tenait à la main, elle remua délicatement d’un geste circulaire les cendres disposées dans le grand bol servant à la Cérémonie du Thé.

Je tiens cette histoire pour essentielle à la compréhension de l’enseignement de mon maître. Je regrette qu’elle ait été détournée par nombre qui font assaut de circum-ambulations, ajoutant sans cesse à la juste retenue.

Épilogue

L’anti-art martial est un art qui complète l’art martial comme l’antiparticule est identique à la particule mais avec des charges électrique et faible opposées. Je pense qu’il faut aujourd’hui un peu de sincérité pour franchir les dernières longueurs qui nous tiennent séparés. L’art de l’harmonie nous poussent à un accord.

La suite : Seppuku

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La leçon du père

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 24e partie

Intègre

Noro Masamichi senseï a œuvré toute sa vie à la poursuite d’un but, servir l’enseignement de son maître et pour cela, avancer, partager, construire. Il l’a fait en tant que personne publique comme maître d’art martial, et en tant que personne privée en y engageant sa vie propre. Il lui fallait être sincère et ne pas échapper à l’exigence d’intégrité. Les préceptes de son art devaient le traverser.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï, Korindo Dojo, Paris. Photo P.Y. Bénoliel ©2006 pour article de Nguyen Thanh Thiên

Noro Masamichi senseï enseignait sous le regard de son maître. Cela, nous le voyions à chaque cours. Le mur nord du dojo recevait la place des esprits et à sa gauche, la photographie d’Ueshiba Moriheï senseï. Ce mur ainsi orienté, je le voyais comme une Porte des Ancêtres, attentifs à ce que nous faisions de leur transmission, de leurs techniques comme de leurs espoirs.

Je venais au dojo pour lui-même. Cependant, je comprenais qu’à sa porte existait une seconde utopie à laquelle Noro senseï participait, qu’il avait à son tour le devoir de porter au jour et à la lumière. Je ressentais la présence de sa famille comme un deuxième dojo à la porte du premier. Je voyais sa femme et ses enfants aller et venir. J’ai connu le temps où un chien gardait l’entrée, protecteur de leur intimité. Je me tenais à distance de cette sphère, orientant mon attention vers l’unique raison de ma présence, l’étude de l’art du maître. Toutefois, je côtoyais une famille qui tissait son rêve, soutenue pas les exigences de l’œuvre du maître, consciente de ses devoirs.

Le chemin des mânes

Oriental je suis et c’est en oriental que je perçois. Là où d’autres élèves pouvaient imaginer une saga familiale, je percevais des mânes et leurs espoirs portés par de jeunes pousses. Je savais les sacrifices qui entouraient le choix de Noro senseï de se prêter au jeu de la maîtrise, l’énergie de sa femme pour protéger l’homme, les attentes des enfants quand le père était au loin, dirigeant des stages entourés d’élèves oublieux qu’une famille attendait. Noro senseï avançait et dans l’ombre, dans cet oubli, toute une famille poussait ensemble à la réalisation d’un projet grandiose, que Noro senseï avait ainsi nommé dès les années 60 : « Aïkido, noble Art japonais. »

DSCF1974Photographie prise aujourd’hui, au bois de chez moi, Nguyen Thanh Thien © 2017

Dans l’ombre de la Force

Cette force qui avait tant œuvré dans le retrait à mesure que le maître avançait demeurait dans les coulisses. Il était difficile de partager la scène avec un génie. Cependant, le grand personnage savait à son tour s’incliner devant le commun qui soutenait son sang et dont l’abnégation ne manquait pas de grandeur. Ce dernier a aujourd’hui droit à sa page d’histoire et de reconnaissance. Je l’ignorais superbement tout le temps de mon passage au dojo car je n’aimais pas me disperser. Je le savais pourtant présent quand le maître avait besoin d’être soutenu, quand l’homme public vacillait et que, dans le secret du privé, il revenait vers un appui sûr. Je rappelle souvent à mes élèves ce que l’exception doit à l’ordinaire et, qu’à ce titre, le prolongement de l’ordinaire accouche réellement de l’extra-ordinaire.

DSCF1964Voir au-delà de ce qui est donné à voir. Nguyen Thanh Thien © 2017

L’amour comme appui

La famille du maître fut sa seconde utopie. Il la sacrifia souvent à la première. Que le dojo s’en souvienne ! Qu’il n’oublie pas que dans cette intimité, il y eut des regards, des mots et des gestes que le maître ne sut avoir pour ses élèves et ni même pour ceux qui aiment se voir ses disciples. Qu’il sache que la leçon n’est pas complète tant que tout n’a pas été vécu de la maîtrise. La technique n’est pas tout, ni les principes, ni la voie. La Voie n’accède à sa réelle grandeur que par l’ouverture de soi jusqu’au plus intime et cela, sa famille peut en témoigner. Si Noro Masamichi senseï n’est pas tombé ou plutôt s’il a pu se relever maintes fois, il le devait en premier à sa seconde utopie, à ses élèves intimes, à sa femme et à sa progéniture. Il le devait aux personnes qui l’ont nourri de leur amour. Je le rappelle, je comprends en Oriental. J’entends la Leçon des Pères.

Je dédie ce texte à ma propre famille.

La suite : Anti

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