Où va le coeur

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 18e partie

Noro Masamichi senseï répétait souvent que sa volonté en entrant au dojo d’Ueshiba Moriheï senseï était de devenir son chouchou, celui qui serait l’élève le plus proche du maître. Cela est provoquant du point de vue français car le chouchou est l’élève mal vu des autres, le « Agnan » du Petit Nicolas. Pour mémoire, voici la définition d’Agnan par Goscinny : « C’est le premier de la classe et le chouchou de la maîtresse. Nous, on ne l’aime pas trop. »

On ne peut comprendre la parole du maître que si on cherche, que si on dépasse le « Je le comprends » pour accéder à « Je ne le comprends pas ». Souvent, le maître s’exprime par des mots dans la langue de l’élève et celui-ci accède immédiatement à la compréhension de cet agencement de mots et il conclut dans la foulée par « J’obtiens un sens, j’ai une signification ». Cependant, le maître est maître par la distance que nous éprouvons devant son geste et sa parole. Il faut alors restituer cette distance pour saisir la pensée du maître, la direction de son indication. Il faut à l’élève s’élever. Comme dans le tableau chinois, il faut changer de lieu pour récupérer la cohérence de la perspective. Pour retrouver le sens de la recommandation du maître, l’élève doit prendre en compte ce que les peintres nomment la perspective cavalière, la vision du cavalier qui, à chaque instant, selon le pas du cheval, parfois son galop, découvre un paysage entièrement nouveau. De même, en montagne, un pas de plus et nous sommes devant une paroi entière qui apparaît, nous saisissant par sa présence jusque là voilée, une muraille qui subitement envahit l’horizon, touchant au plus haut.

Un jour que j’étais avec Maître Wang Yang, avec qui j’avais étudié le Taïchi Chuan de style Chen, elle me demanda avec qui j’apprenais le kenjutsu au Japon. Je lui répondis que j’étais l’élève du Soke, d’Iwami Toshio soke, 11e Grand-Maître de la Hyoho Niten Ichi Ryu, l’école de Miyamoto Musashi. Elle approuva et dit : « On n’apprend réellement que du maître. »

Ce point de vue oriental explique pourquoi Noro senseï voulait être au plus près du fondateur de l’Aïkido. Il disait ainsi la sincérité de sa démarche. J’ai partagé ce point du vue puisque j’ai appris de Noro Masamichi senseï, d’Imaï Masayuki soke et d’Iwami Toshio soke. Pareillement, j’ai étudié avec Maître Wang Yang et son père Maître Wang Bo.


Quand j’allais au dojo de Noro senseï, je l’observais. Parfois on me disait que je ne faisais pas du Kinomichi. Je répondais que j’apprenais du maître, que son exemple était le seul objet de mon étude. Il est vrai que ses autres élèves avaient adopté des façons élégantes, il fallait « faire beau ». Pour ma part je ne me suis pas intéressé à toutes ces circonvolutions articulaires. Je regardais Noro senseï, à commencer par la sobriété de ses gestes, et visait à tout prendre, même ce qu’il retenait. Un jour, un certain C. vint vers moi dans mon dos pour faire Yokomen, 6e forme. Il espérait me surprendre. Je me retournais et je le fixais. Du regard, je le clouais sur place, arrêté net au prémisse de son geste. Noro senseï, qui observait, sourit et dit : « Très bien ! » Ceci n’était pas ce qu’il indiquait à ses autres élèves. Ceci était réservé à un élève. Le maître enseigne à chacun selon ses capacités. Il n’y a donc jamais un cours type pour celui qui étudie vraiment. Un cours général devient à un moment un jeu où l’élève sérieux provoque son maître et le fait réagir, recueillant toutes les indications que le maître gardait par devers lui. Au creux du général, l’élève reçoit le particulier. Par son sérieux, il bouscule la retenue du maître. Il en brise la digue.

Noro senseï mit un an pour devenir le « chouchou » d’Ueshiba Moriheï senseï, celui qui apprend au plus près. Une des leçons que j’ai apprise dans les dojos est que chacun a son chemin qui l’attend. Le chemin de l’Otomo, l’élève qui sert le maître, ne peut être emprunté que par un élève à la fois. Au temps de Noro Masamichi, ce fut lui l’Otomo. Pour les autres, tant qu’il était présent, il fallut attendre.

Cette volonté de Noro senseï se retrouvait des décennies plus tard dans son enseignement. Toujours Noro senseï se retournait vers la photographie de son maître lorsqu’il enseignait. Dans son dojo, Noro senseï livrait le cours sous son regard, sous son haut patronage, sous sa surveillance. Il disait qu’il en rêvait. Parfois, il lui fallut attendre longtemps avant que son maître ne lui sourit. Quand j’allais au cours de Noro senseï, je regardais ce qu’il nous montrait ce jour-là. Je m’interrogeais pour comprendre quel aspect d’Ueshiba senseï, il nous dévoilait à cet instant. Il était pour moi un prisme qui décomposait, au milieu du cours, le cœur de son enseignant. Il était tout autant une lentille qui concentrait la vision sur la source de son étude. Noro senseï, en approchant d’Ueshiba senseï, voulait avoir la vision la plus claire possible du cœur vivant de l’Aïkido. Ces exercices nous ouvraient le chemin vers cette vue, ils invitaient à regarder et à voir.

Pour cette raison, je pense que Noro senseï n’a pas évolué, au sens où il se serait éloigné d’Ueshiba Moriheï senseï. Je pense que dès le premier, jour, Noro senseï s’est mis en route pour le rejoindre. Si certains ont pu voir ou cru voir Noro senseï évoluer, je leur rappelle ces mots du maître : « Mon art est né le jour où j’ai vu Ueshiba senseï. » par son art, il entendait le Kinomichi, qui concernait les élèves présents devant lui, mais au-delà, son rapport au fondateur de l’Aïkido et donc à l’Aïkido. Se fiant aux apparences, certains pensaient que je n’étudiais pas le Kinomichi. Mes mouvements étaient différents de ceux des autres élèves. Ils disaient vrai quant aux mouvements visibles. Cependant, je reprends à mon compte l’exigence orientale qui veut que l’élève étudie le visible comme l’invisible, ce qui est donné à voir et ce qui n’est pas donné et qu’il faut dérober au maître pour sa plus grande joie. Bien sûr, en retour, l’élève se doit d’être généreux, de contribuer au développement de l’art du senseï, d’œuvrer à son bien-être.

Noro senseï s’est rapproché de son maître à mesure qu’il étudiait. Ce rapprochement-là me sert d’unique étalon. Comprendre où va le cœur du maître, puis y aller, pour voir, c’est toute mon étude.

La suite : Les 3 trésors, parution 21/11/2017

Retour vers liste des parties

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Publicités

Le respect dû au maître

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 17e partie

« La tradition japonaise est la fidélité », ainsi parlait Noro Masamichi senseï. La fidélité évoquée par Noro senseï est la fidélité au maître, un équivalent de la piété filiale appliquée au monde des arts martiaux. Ces paroles révèlent à quel point Noro senseï vécut dans la tradition extrême-orientale. La piété filiale 孝 est le point commun à toutes les croyances et les manières de penser de cet espace mental qu’est l’Extrême Orient. Dans les arts martiaux, le maître joue le rôle de père. Il est dit que si nos parents nous font hommes et femmes, le maître nous rend humains.

Lorsqu’il fut reproché à Noro senseï de ne pas avoir été fidèle à son maître, Ueshiba Moriheï senseï, Noro senseï retira son hakama, signe de son service au nom du maître, et le rendit à son successeur, Ueshiba Kisshomaru senseï. L’attitude de Noro senseï est conforme à ce qu’il est attendu du Kunshi 君子, de l’honnête homme, du gentleman. Il quitta de ce fait l’Aïkido. Pour Noro senseï, le lien au maître prévalait sur celui à la discipline. Nier sa fidélité au maître impliquait son retrait immédiat de son service, de l’enseignement de l’Aïkido. Il revint donc en France pour créer le Kinomichi. Pendant plus d’une décennie, il ne put prononcer le nom de l’Aïkido. Il ne lui avait pas fallu un papier officiel, une signature. Une accusation de déloyauté avait suffi. Les photographies le présentant avec son maître furent retirées, voire détruites. Cependant, dans son dojo, il n’y avait de place que pour l’enseignement qu’il avait reçu du fondateur, sa compréhension profonde des techniques et des intentions qui les soutenaient. Il faut savoir quel est l’essentiel et s’en contenter. Noro senseï transmettait ce qui lui fut confié par la leçon, par l’exemple, par la confiance attribuée au temps du maître. La chose vaut mieux que le titre. La rose possède un parfum qu’aucune dénomination ne peut surpasser.

Quelques temps auparavant, lorsque Noro senseï eut un accident de voiture, il honora le stage suivant pour lequel il s’était engagé. Il arriva en gare de XXX avec sa valise. Une voiture s’arrêta à sa hauteur et il monta avec l’organisateur du stage au volant. Ce dernier avait entendu parler de l’accident et il était curieux… et inquiet de l’état physique de l’expert japonais qu’il avait invité pour diriger son stage. Noro senseï était recouvert de bandages et avait un bras immobilisé. Au bout de quelques minutes, l’organisateur, un senseï d’Aïkido lui-même, gara la voiture le long du trottoir et demanda à Noro senseï de descendre. Un peu surpris, Noro senseï obtempéra. Il fut encore plus saisi quand la voiture repartit sans lui. Il venait d’être jugé incapable de diriger le stage, il venait d’être débarqué. Il dut admettre que le relation au maître ne possédait pas la même valeur en Extrême Occident qu’en Extrême Orient.

Il est attendu du maître d’incarner les préceptes, de vivre les principes. Cet effort de tous les instants est tel qu’il suscite une véritable dévotion, un respect pour l’exemple donné. En Occident, l’élève obéit à la lettre et s’incline devant l’esprit, on révère le Livre.  En Orient, il salue le maître qui donne à lire la leçon dans la chair elle-même. Noro senseï dut apprendre l’écart entre ces deux conceptions. Il ne lui était pas « naturel » que ses élèves étudient plus sa discipline qu’ils n’examinent son exemple. Ses élèves furent fidèles à l’Aïkido, à la mesure de leur compréhension, quand lui restait loyal à son maître.

Aussi, lorsqu’il revint en France, ayant quitté l’Aïkido parce qu’on l’avait jugé déloyal à son maître, il fut surpris de voir en peu de temps ses élèves le quitter en masse. Des centaines de pratiquants avaient déserté son dojo. Il fut calomnié. Il se tut. Il m’a dit plus tard : « Pas un seul ne m’a posé la question de savoir si la rumeur était vraie. » La condamnation est venue avant la connaissance des faits. Je le répète, il se tut. Il n’allait pas quémander la compréhension, il n’allait pas retenir ceux qui, peu avant, le portaient aux nues. Noro senseï était fier. Il fut seul. Avec sa famille et de rares proches, il traversa une période difficile, un désert d’amis et d’élèves.

Je repense aujourd’hui à ces évènements et je comprends qu’ils manifestent l’écart mental entre les Orient et Occident extrêmes. L’épreuve était inévitable, inéluctable. Il m’arriva des choses semblables. Lorsque mon maître en kenjutsu me critiqua vertement devant mes élèves, ceux-ci prirent ces paroles dures pour un signe de mépris. Au Japon, le maître est sévère avec l’élève méritant. Il ne dit pas un mot à celui de moindre qualité. Par cet écart de compréhension, j’eus l’occasion de perdre beaucoup d’élèves mais je continuais  de progresser auprès de mon maître, Iwami Toshio soke.

L’incompréhension génère la peur et l’ostracisme. Lorsque Noro senseï revint du Japon en disant « Nous faisons maintenant du Kinomichi et nous n’avons plus de lien avec l’Aïkikaï », il ne fut pas compris. Il était plus facile de condamner que de comprendre. Ce déni de lien et de communauté, je l’ai vécu et d’autres, immensément nombreux, le vivent tous les jours. L’écart de compréhension est le premier pas vers le rejet et Noro senseï fut rejeté.

Si j’écris aujourd’hui sur l’évolution de Noro senseï, j’entreprends ce projet pour avancer dans l’étude de l’Aïkido. Pour moi, il n’est pas question d’analyser son Aïkido ou son Kinomichi. Je m’attache avant tout à son exemple, à l’homme que je nomme « senseï ». À cause du fond culturel que je porte, souvent à mon insu, je ne pense pas que l’Aïkido ou le Kinomichi existent en soi. Selon mon point de vue, ils ne parviennent au seuil de la réalité que par l’effoart du maître et de l’élève. Hors de la pratique, hors du dojo, hors de la réalisation effective de l’enseignement, je ne perçois pas d’objet digne d’étude. La Voie, on ne peut l’étudier que si on pose les pieds dessus.

DSC_2546

J’ai été touché quand mon père me photographia dans mon dojo. Après que j’eus fait quelques techniques, il me proposa de regarder la photographie de Noro senseï. Ce que j’enseigne est véritablement mon lien avec Noro senseï. Mon père ne m’a pas dit un mot sur cette parentelle martiale mais il a reconnu mon appartenance à la lignée transmise par Noro senseï. Il sut saisir ce moment où j’interroge mon senseï, où j’interroge la seconde lignée qui me fait.

Noro Masamichi senseï a toujours mis en avant le lien au maître, faisant preuve de piété filiale 孝. C’est ce que j’ai retenu de ses leçons et que je transmets à mes élèves. Ce point de vue a eu une influence importante sur l’évolution de Noro Masamichi senseï.

La suite : Où va le coeur, parution 17/11/2017

Retour vers liste des parties

Un japonais classique

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 15e partie

Cet été, je passais de la peinture sur les poutres, dans les Pyrénées où nous avons un dojo. J’écoutais un cours d’Anne Cheng, retransmis par le site du Collège de France, dont le thème était le Da Xue, la Grande Étude, attribué à Confucius quand je m’arrêtais stupéfait.  Le texte recommandait d’étudier extensivement, de tout connaître afin de comprendre en proportion, chaque partie en rapport avec le tout, chaque partie ajustée à toutes les autres.

欲誠其意者先致其知。

Wanting to make their wills sincere, they first extended their knowledge.

Désirant produire une volonté qui soit sincère, ils étendirent en premier leurs connaissances extensivement.

Je comprenais soudainement que ce que je pensais être ma propre pensée n’était en fin de compte qu’une conformation à une attitude extrême-orientale au savoir qui venait de l’horizon le plus classique qui soit. Puis je repassais la conférence avec plus d’attention et entendis ceci :

物有本末、事有終始。知所先後則近道矣。

Things have their roots and branches, affairs have their end and beginning. When you know what comes first and what comes last, then you are near the Way.

Les choses ont leurs racines et leurs branches, les affaires possèdent une fin et un commencement. Quand vous percevez ce qui arrive premier et ce qui vient en dernier, alors vous approchez de la Voie-Manière.

En ces quelques caractères, j’entendais un raccourci à un enseignement de Noro senseï. Dans la manière de Noro senseï, il faut que la poussée traverse le corps du pied vers la main, du cœur vers l’autre, le cœur étant un point initial et l’Autre la destination.

Et dès le début du Da Xue, on peut lire :

大學之道、在明明德、在親民、在止於至善。

The way of great learning consists in manifesting one’s bright virtue, consists in loving the people, consists in stopping in perfect goodness.

La Voie-Manière de la Grande Étude consiste à manifester sa propre clarté, à aimer les autres et à s’appuyer en un bien sans réserve.

Je comprends à ce moment qu’une culture nous traverse de ses filaments, comme un mycélium, pour nous maintenir unis, malgré l’exil en une terre extrême au lieu qui nous porta en premier. Elle nous vivifie et nous prête une cohérence et une logique sur une Voie qui peint une terre, île surgissant des parchemins, peuplée de maîtres rencontrés sur un rivage de lavis.

Pour revenir à la démarche de Noro senseï, je le comprenais comme suit : « Comment vaincre si le cœur de mon adversaire s’y oppose ? Comment établir une Grande Paix si l’amertume de la défaite agite son esprit ? Comment justifier l’usage de la violence si le résultat est si imparfait et si éphémère ? » Pour Noro senseï, il fallait que notre action, voire notre présence, touche le cœur des hommes. Il voulait durer, pacifier durablement. Il y avait une puissance d’espoir inconcevable dans la leçon qu’il nous donnait. Il y avait une solitude aussi dans cet espoir car il rappelait sans cesse que la sincérité exigeait de ses élèves une étude extensive, englobant tout le curriculum de son art, incluant celui de son maître. L’aïkido enseigne cet apaisement à la condition que rien ne soit écarté. Prendre la partie et rejeter ce qui nous indispose est une étude superficielle. Les manières et les formes, la main nue comme le sabre, les immobilisations et les projections, les racines en Terre et les branches au Ciel, l’élève ne peut choisir avec discernement dans ce qu’il ne comprend pas. Il doit pratiquer, encore et encore. L’élève de premier ordre met en premier de l’ordre en lui-même, accueillant sa part ombreuse, examinant tout, s’exerçant à tout.

自天子以至於庶人、壹是皆以脩身爲本。

From the king down to the common people, all must regard the cultivation of the self as the most essential thing.

De la personne accomplie à l’être commun, tous doivent considérer la culture de soi comme la chose la plus essentielle.

N’oublions pas que les arts martiaux japonais eurent à méditer l’efficacité post déflagration nucléaire. Noro senseï portait en lui le désir d’une paix durable; sans doute voyait-il les arts martiaux d’une position plus élevée que beaucoup. La faute en revient à son maître. Pour comprendre l’évolution de Noro senseï, il faut entendre ce qu’Ueshiba senseï a pu lui enseigner dans le secret de leur intimité. Pour cela, il faut à l’élève sonder le cœur de son maître, et veiller à sa propre sincérité comme condition liminaire.

知至而后意誠。

When knowledge is extended, the will becomes sincere.

Quand la connaissance est étendue sans parti pris, la volonté devient sincère.

La suite : Le respect dû au maître, parution 14/11/2017

Retour vers liste des parties

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Un japonais classique (extrait)

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 16e partie

Cet été, je passais de la peinture sur les poutres, dans les Pyrénées où nous avons un dojo. J’écoutais un cours d’Anne Cheng, retransmis par le site du Collège de France, dont le thème était le Da Xue, la Grande Étude, attribué à Confucius quand je m’arrêtais stupéfait.  Le texte recommandait d’étudier extensivement, de tout connaître afin de comprendre en proportion, chaque partie en rapport avec le tout, chaque partie ajustée à toutes les autres.

La suite le 10/11/2017

Hors du lit

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 15e partie

J’ai toujours senti que Noro senseï reprenait à son compte la question fondamentale : Que vaut une victoire fondée sur l’argument de force si celle-ci n’est pas secondée par une adhésion éclairée ? Que signifie vaincre sans convaincre ? Le déchaînement de violence peut-il être justifié par une victoire éphémère ? Comment œuvrer dans la durée dans l’urgence du combat ?

Toutes ces interrogations se résument à une même question. Un État ne peut s’engager dans une action qui met en péril son existence sans s’assurer de la pérennité du résultat. Il ne peut confier sa fortune au hasard. L’homme responsable agit pareillement. Il lui faut trouver en son ennemi son meilleur soutien. Pour cela, le combat est un processus de connaissance mutuel où chaque adversaire se met à nu et saisi l’Autre au cœur. Se connaissant, ils se comprennent.

Quand je me remémore mon maître, je vois aussi l’enfant qu’il fut. Je le vois par ce qu’il a dit, je le sens par ce qu’il a tu. Masamichi enfant fut atteint d’une maladie qui le garda alité de nombreux mois. Son père lui acheta un tourne-disque et des vinyles de musique classique et de chansons françaises. Couché toute la journée, l’enfant dut un temps faire ses adieux aux jeux avec les garçons et les filles de son âge. Il ne pouvait voir le ciel que par les portes coulissantes. Il lui restait la musique. Il entra dans cette nouvelle dimension et y découvrit des espaces nouveaux. Il ouvrit aux élans des compositeurs son esprit, son corps et son cœur.

Quand je constate les constantes de son art, je peux, me semble-t-il, tracer leurs racines jusqu’à cette époque. Noro senseï avait ceci d’unique qu’il exécutait la technique d’un seul mouvement. Je n’y trouvais nulle interruption, juste parfois une suspension puis une plongée dans des eaux tumultueuses. Je pouvais ressentir une musique plus qu’une puissance de contrainte. Noro senseï occupait tout l’espace comme si, enfant, il en avait manqué. Il s’engageait vers le haut comme vers le bas, tout entier dans son geste. Le partenaire devait suivre, ni être en retard ni le devancer. Il y a dans la musique un impératif qui n’est pas de l’ordre de la contrainte articulaire. Il faut saisir l’Autre au centre, au cœur, mais le faire légèrement par l’extrémité. Quand je dis légèrement, j’entends en se posant sur le fil du mouvement, non pas en saisissant du bout des doigts.

Imaginons un enfant cloué au lit qui entend un jour : « Tu es guéri, tu peux te lever. » Imaginons-le qui commence à jouir du mouvement et qui trouve un jour le chemin d’un maître d’arts martiaux. Je le vois goûter au geste comme il pouvait s’ouvrir à la musique. J’ose cette vision car j’ai pour ma part fondé mon aventure dans la Voie des arts martiaux sur les espaces que je m’étais ouvert enfant. Je perçois dans l’art de Noro senseï la jubilation de l’enfant qui se lève du lit où il fut si longtemps cloué. Je vois dans l’amplitude de ses techniques des horizons musicaux sans limite.

Je ressens de sa rencontre avec Ueshiba senseï une reconnaissance mutuelle de leur aspirations et de leurs dimensions. Je pense que seule la sincérité extrême peut nous ouvrir ces espaces. La musique comme la maîtrise se refuse à celui qui trop s’appartient. Il faut donner et se donner. Plus que du déséquilibre, le sutemi est l’exemple du don.

J’ai toujours regardé Noro Masamichi senseï comme un Oriental, à l’extrême, et j’ai beaucoup appris de cette approche. Le rite est selon cette culture « l’adéquation entre une disposition intérieure et un geste extérieur. »* L’art de Noro Masamichi senseï a toujours répondu à cet impératif.

*Définition proposée par Anne Cheng, Histoire de la Pensée chinoise.

Lire la suite : Un japonais classique, en ligne 10/11/2017

Sincèrement vôtre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 14e partie

Noro Masamichi senseï disait ce qu’il pensait. Il pouvait être blessant avec ses élèves, leur dévoilant crûment sa pensée, leur montrant sans fard leur niveau. Il n’hésitait pas à donner du 2/20 ou 3/20 à ses plus anciens élèves. Il faut dire que sa référence était Ueshiba Moriheï senseï. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il attribuait 20/20 à son maître, le summum restant de l’ordre du divin.

Je vois derrière cette parole sans complaisance, cette pensée sans hésitation, une exigence de sincérité. Il était courtois avec les gens qu’il fréquentait mais avec ses élèves, son devoir était de parler vrai. Quand il pratiquait, il voulait toucher l’autre au plus profond. Quand il démontrait, il désirait révéler son art au public en lui montrant le plus haut niveau. Il disait que le public comprend intuitivement.

Regardant sa pratique, je vois une réponse à une question fondamentale de la pensée extrême orientale. Pour celui qui cherche l’harmonie et la grande paix, il faut convaincre pour vaincre. Sans conviction, chacun se jouerait des règles. Kong Zi, notre Confucius, souhaitait un souverain vertueux, sincère, qui puisse par son attraction unir en son royaume les plus vertueux des hommes, les plus capables aussi. Ainsi l’État se verrait fortifié par un afflux de compétences vertueuses.

Les critiques les plus virulentes de l’enseignement de Confucius vinrent de l’École des Légistes qui, se défiant de la sincérité des hommes, mit en avant la sincérité dans l’application la plus stricte des lois, traitant le Prince à l’égal du plus humble gueux.

Pour conduire le peuple, il fallait qu’il suive le souverain, ou l’hégémon selon la pensée orientale, sincèrement pour que cela soit durable, pérenne, stable. Cette sincérité pouvait être celle de l’adhésion ou de la contrainte, de l’enthousiasme ou de la peur. Comme le stipulait Sun Zi, la première chose, lorsqu’on veut conduire une armée est d’édifier un Code des Récompenses et des Punitions. Si le peuple connaît ce qu’il faut souhaiter ou redouter, il voit clairement et agit correctement. Ensuite, il revient au souverain de mettre en avant un aspect ou l’autre. Dans les arts martiaux, on peut soit suivre puis amplifier le mouvement de l’adversaire pour mieux le diriger, soit pressentir le mouvement et s’y opposer dès son origine.

Noro senseï a connu les deux options, et avec l’âge, il est passé de l’un à l’autre, d’une technique contraignante à un art de la conduite. Le défaut de la contrainte est qu’elle bride l’énergie de l’adversaire au lieu de l’employer au mieux. Ainsi l’exprime la devise de Kano Jigoro senseï, fondateur du Judo Kodokan : 精力善用 seiryoku zen yo : utilisation habile et bon usage de l’énergie*. Il faut faire bon usage de l’énergie et particulièrement de celle de l’autre. Pour cette raison, Noro senseï faisait ses techniques sur un seul mouvement, sans interruption, en un seul temps. Une fois, l’énergie de l’autre en contact, il la conduisait et ne s’y opposait jamais. Un jour, en stage, Noro senseï nous demanda de faire des variantes. Je parais Yokomen Uchi puis prenais le coude pour faire Shiho Nage. Noro senseï arrêta le cours pour expliquer que Ueshiba Moriheï ne faisait jamais ainsi. Le 1er contact suffisait, il n’y avait pas de travail du kumikata au sens d’une recherche d’une meilleure prise. Cela signifie « meilleur usage de l’énergie », ne pas saisir ailleurs quand un contact existe déjà, faire bien avec ce qui est. Je n’avais pas à contraindre Uke avec une nouvelle prise, le contact se faisant sur le déséquilibre, l’amplification s’exerçant au 1er toucher.

Cette recherche est difficile. Elle implique de ne pas espérer mieux et faire avec ce qui nous est échu, une saisie de dos, une saisie par deux personnes. Tout se fait en un seul temps. Pour cela, il faut ressentir l’autre et ne pas le craindre. Il s’agit d’apprendre à accepter sans se soumettre ni soumettre. Noro senseï disait qu’il fallait projeter sur le rythme de l’autre, sur son ondulation. Pour connaître ce rythme, il fallait s’ouvrir à l’écoute, à la perception.

Nombre de ses élèves ont cru qu’il suffisait de s’ouvrir à cette écoute sans comprendre qu’une telle capacité passait par le corps comme instrument. Noro senseï lui-même avait perfectionné son corps au point de dépasser Tamura senseï et de faire attendre les Otomo suivants. Il avait travaillé le rôle d’Uke au point de permettre à Ueshiba Moriheï senseï d’exprimer tout son art, sans complaisance. Cela, il a essayé de nous le transmettre. Pour atteindre ce niveau de capacité, il faut reconnaître le chemin emprunté par Noro senseï et le suivre selon ses aptitudes et… selon son âge. L’élève doit ouvrir son cœur à l’autre au sens d’un organe de perception et l’exprimer par un corps au sens d’un instrument maîtrisé. J’appelle cela « étudier sincèrement. »

J’ai compris que les arts martiaux tels qu’ils m’intéressent permettent de conduire l’esprit, le cœur et le corps au mieux de leurs capacités, qu’elles soient celles du peuple ou de soi-même. La pratique que j’ai perçue chez Noro senseï répond aux questions fondamentales du Monde extrême oriental : Comment conduire au mieux l’énergie ?

La suite :

Retour vers liste des parties

*Yves Cadot, Judo Magazine 180, oct. 1999

S’ouvrir au plus profond

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 13e partie

Un jour, – je ne sais pourquoi je n’étais pas le partenaire de démonstration d’Ueshiba senseï – j’assistais à une démonstration d’arts martiaux à laquelle mon maître était invité. Les écoles se succédaient et il y avait un brouhaha infernal. Je passais parmi la foule pour faire taire les adultes et calmer les enfants. Je me sentais dépassé par la situation qui échappait à tout contrôle. Le tour de l’Aïkido venait et je n’avais rien pu faire. Ueshiba Moriheï senseï s’avança vers la scène et il prit position. Je le voyais de loin et il était petit du fait de la distance. Puis, il se mit à recevoir et renvoyer ses partenaires. Le silence prit place progressivement comme une vague d’attention qui recouvrit le public. Au milieu de la présentation de l’Aïkido, on n’entendait que les ukemis des partenaires qui traversaient la scène autour d’Ueshiba senseï. Je n’en croyais pas mes oreilles mais mes yeux me fournirent le plus grand sujet d’étonnement. J’avais la chance unique de regarder mon maître pratiquer en démonstration quand, habituellement, j’étais sur scène avec lui à rouler et à voler. À ma stupéfaction – lui qui était si petit, il ne dépassait pas le mètre cinquante cinq -, il m’apparut comme proche. Il avait grandi par je ne sais quelle tour de passe-passe.

Maître Suzuki au Tir à l’Arc Japonais, Kyudo, élève de Maître Awa. On disait du Maître Awa que malgré sa petite taille, pour un japonais, il paraissait immense dès qu’il prenait son arc. Je pense que l’intégration du soi dans la Voie ouvre à un bouleversement des perspectives.

Quand il eut fini sa prestation, je restais un peu, immobile, à songer à ce que je venais d’entendre et de voir. Ueshiba senseï avait à la fois touché le cœur du public et touché au plus profond de mon être et de mes perceptions. Ce prodige, j’ai essayé de l’étudier et de le reproduire. J’ai l’ambition de toucher le cœur des hommes et de les transformer.

Un jour, alors que j’assistais à un concert de piano, je vis le pianiste entrer en scène et s’asseoir sur le tabouret devant le clavier. Il prit un peu de temps pour se concentrer et levant les mains au-dessus des touches, il suspendit son geste. Le silence se propagea sur le public, chacun pris par la magie de l’instant. Je me retournais vivement et observais le public. Personne ne bougeait. Par un je-ne-sais-quoi, l’artiste avait touché le cœur de tous. Ce presque-rien enchanteur, je l’ai recherché toute ma vie, sur cette voie, qu’un jour lointain maintenant, Ueshiba Moriheï senseï m’avait révélée.

Noro Masamichi senseï

La suite :

Retour vers liste des parties

Un si beau châssis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 12e partie

Noro senseï avance vers le sud au volant d’une voiture de sport décapotable.  Il aime conduire, un plaisir qu’il gardera toute sa vie. Aujourd’hui, il se rend à un stage avec des amis, d’autres experts japonais. On compte parmi eux Asaï Katsuaki senseï et Tada Hiroshi senseï.

Noro senseï me disait qu’il fallait se maintenir au milieu des flots de la vie, parfois au creux de la vague, d’autres fois en équilibre sur la crête bouillonnante d’écume. Quelque soit le moment, il fallait garder le sourire, une bonne composition, une égalité d’humeur. Cela devait se traduire par une image de réussite et un panache qui l’entourait et le distinguait parmi la foule. Ceci explique que Noro senseï ait toujours eu le souci de maintenir son prestige et que chaque personne qui le croisait fut frappée par sa personnalité généreuse. Au centre de son dispositif, il y avait sa voiture. Ainsi va le cœur des hommes qu’il se pâme devant un beau châssis. L’évolution d’un maître est en partie celle de sa relation à ses élèves comme au public. Noro senseï en avait une conscience aigüe. Il était professionnel.

Noro senseï approche de la ville hôte du stage, il reste quelques kilomètres et la jauge d’essence est au plus bas. Noro senseï vient d’acheter le bolide, une superbe occasion un rien vorace en essence. Avec une inquiétude grandissante, il voit le niveau baisser et mise sur la taille de la réserve. Pour un expert japonais de années 60, le seul revenu possible est celui tiré de son activité d’enseignant. Il ne peut recevoir aucune aide de sa famille au Japon, la sortie des capitaux sera encore bloquée pendant de nombreuses années. Noro senseï parvient enfin à sa destination. Il doit encore trouver la bonne adresse. Il ne peut se payer un nouveau plein, l’achat de la voiture ayant tout mangé de sa provision. Avec soulagement, il aperçoit ses amis et ses élèves qui l’attendent au bout de la rue. Avec une dernière toux qui signale la panne sèche, son coupé sport décapotable pile au bord du trottoir alors que déjà son public admire la nouvelle auto, signe magnifique de la réussite du jeune maître.

Ces historiettes font partie de ce que Noro senseï m’a légué de précieux. Elle témoigne de son regard sur lui-même, sur son aventure en Extrême Occident, quand il jouait la  parfaite symphonie sociale. Il maniait l’humour avec bonheur pour le plus grand plaisir de son auditoire. Pour moi, ces leçons données et retenues restent mes courts-métrages favoris. Je sais que je l’ai déçu. Je n’ai jamais été jusqu’à l’automobile de course. Son ami Asaï Katsuaki senseï lui procurait une grande fierté quand il venait le visiter au volant d’une superbe Mercedes coupé sport du plus grand modèle. Derrière l’apparence frivole, il voyait l’affirmation de la force de son enseignement, de sa vitalité. Cette manière d’agir est à comprendre profondément car elle parle du cœur des hommes.

Noro senseï connut maints retournements de situation. Il eut à un moment un millier d’élèves, des centaines de hakamas (pratiquants avancés), deux cents dojos qui le suivaient, certaines années 100 personnes s’inscrivaient chaque mois. Puis, en l’espace de quelques semaines, il a tout perdu, regardant autour de lui et ne voyant plus qu’une poignée de fidèles. On a pu dire que ses élèves le quittèrent parce qu’il est allé trop loin vers le yin quand il avait une image de yang et des pratiquants tournés vers le yang. Cela semble vraisemblable, globalement plausible et pourtant à l’examen minutieux, je ne connais pas de cas particuliers qui valide cette hypothèse établie intuitivement.

Noro senseï a été abattu dans son élan par la rumeur, par des conflits d’ego, par une désaffection du public mal informé. Les guerres de chapelle faisaient autant de dégâts alors qu’aujourd’hui. Je n’en dirais pas plus pour l’instant, il faut attendre un prochain épisode. Un maître ouvre un unique chemin, propice à son élève. Le public en ouvre plusieurs, selon ce qu’il perçoit de sa maîtrise. Si cette perception devait être abîmée, si l’image du maître devait être écornée, si la réputation devait être entachée, alors toute l’action du maître serait atteinte, touchée et coulée. Le jeune maître, qui arrive avec panache au volant de sa prestigieuse automobile, possède une conscience aigüe de cette fragilité cachée au cœur même de sa relation à ses élèves et au public. Il sait qu’il avance sur une corde, et il danse. Ce sentiment, je l’ai toujours eu quand je regardais Noro senseï. L’exilé que je suis sait reconnaître les basculements de fortune et les marques qu’ils laissent dans leur sillage. Le fils d’enseignant que je suis sait la faiblesse du lien qui lie le maître et l’élève. Le survivant que je suis reconnait dans le sourire de Noro Masamichi senseï le signe de la résistance au milieu du tumulte des évènements.

L’évolution de Noro Masamichi senseï a été façonnée par les marées de sa vie. Son art en a suivi les contours.

L’amitié entre Noro senseï et Asaï senseï s’est maintenue sans s’altérer.

Tada Hiroshi senseï est de ceux qui aujourd’hui peuvent témoigner d’un long compagnonnage avec Noro senseï.

Lire la suite : S’ouvrir au plus profond, parution prochaine le 31/10/2017

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

Étudier d’un pôle à l’autre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 11e partie

Noro Masamichi senseï aimait recevoir ses anciens compagnons de dojo lorsqu’ils venaient à Paris. Nous sommes dans le quartier de Pigalle. La vie y est bouillonnante. L’esprit français et la gouaille des commerçants et des artisans enchantent Noro et ses amis au long des rues qui grimpent vers la Butte Montmartre. Ils s’arrêtent dans un troquet pour un café. Noro senseï en a bu toute sa vie, sans mesure. Kobayashi senseï et lui prennent un peu de temps avant de retourner au dojo que Noro senseï possède pas très loin, à quelques rues. Entre un homme, habillé de manière assez voyante, sûr de lui, projetant autour de lui une onde de violence. Il marque une hésitation devant ces deux japonais attablés tranquillement puis va droit à la dame au comptoir. Un brusque échange de paroles, la femme relève ses yeux dans une posture de défi et la baffe résonne brutalement sur sa joue. D’une voie basse, Noro senseï dit : « Tu t’en occupes. » Kobayashi senseï se lève et arrête le geste du proxénète avant la deuxième plamuse. S’ensuit, comme on dit chez les rugbymans, une « explication de texte ». De ce jour, Noro senseï jouit d’une certaine estime dans le quartier et sa table est assurée dans ce troquet.


Kobayashi Hirokazu senseï

Noro senseï aimait raconter l’anecdote. Elle dit bien le lien de confiance entre ces deux maîtres. Elle colore leur rapport à la violence et à sa retenue. Elle raconte comment l’Aïkido s’intègre dans la vie de la cité, dans les rapports entre les hommes. Elle distingue ce qui est inacceptable et ce qui est estimable. Elle parle d’une époque révolue.

Noro senseï nous nourrissait de ces histoires qui font qu’un grand-père abreuve l’imagination de ceux qui lui survivent, de ces petits-enfants en art martial. La force de l’Aïkido n’est pas pour soi. Elle répond à l’exigence de justice et d’équilibre.


Abe Tadashi senseï, 3e par ordre d’apparition

Il racontait aussi comment Abe Tadashi senseï, qui était venu en France avant lui propager l’Aïkido, avait corrigé une fois de trop un représentant des forces de l’ordre en l’honnête ville de Marseille et avait dû, avec une soudaine célérité, quitter ces quartiers pour trouver refuge ailleurs.


Abe Tadashi senseï avec ses élèves malgaches

Il nous dit aussi comment, un jour qu’il disait le fond de sa pensée sur l’usage de la bombe atomique à un groupe choisi d’élèves, il s’était retrouvé au petit matin à Orly en état d’être expulsé de France manu militari. De Gaulle présidait alors au destin de la France et il fondait sa politique extérieure sur la frappe nucléaire. Les résidents étrangers étaient tenus de ne jamais interférer avec la politique nationale. Au dernier moment, alors qu’il allait embarquer sur une caravelle d’Air France, un Haut Fonctionnaire de ses connaissances mit un arrêt à l’ordre d’expulsion. Il put ainsi retrouver son dojo et continuer à développer l’art d’Ueshiba Moriheï senseï en Europe et en Afrique.

Noro senseï nous poussait, par ces contes tirés de son expérience et de celles des autres maîtres, à exercer notre art martial avec discernement. Sans le sûr guide de la raison, sans la tempérance de la compassion, la technique n’est qu’un servile auxiliaire de notre orgueil, de notre propension à nier l’autre dans sa singularité, dans son autonomie. À l’opposé, Noro Masamichi senseï ne m’a jamais enseigné la soumission à autrui ni son corollaire, la faiblesse de corps et d’esprit. D’ailleurs, il me disait « Il faut saisir fort » quand ils disaient aux autres « Plus doux ». Sans doute parce que j’étais déjà doux dans ma saisie, je n’avais pas besoin de faire moins fort. La difficulté est d’exprimer une grande sensibilité au moment d’appliquer une puissante force. Comme jouer du piano fort et rapide tout en préservant la sensibilité est une chose ardue, je recherche à la fois puissance et prévenance. L’ambition de l’Extrême Orient est dans l’union du yin et du yang, comme en Extrême Occident nous rêvons de rassembler en un même jardin le repos du lion et de l’agneau. Il ne faut jamais renoncer à l’impossible, cette catégorie de pensée qui nous sert trop souvent d’excuse. Nous perdrions le chemin du Jardin d’Eden comme du Jardin de Pêchers de la Reine-Mère de l’Ouest.


Noro Masamichi senseï fait une démonstration sur une plage du sud de la France. Noro senseï fut un inlassable propagateur de l’Aïkido en Europe et en Afrique. Noro senseï y déploie une puissance sans brutalité, les contacts sont doux et pourtant vigoureux. Cette alliance des opposés est le sûr signe de la virtuosité.

Noro senseï m’a toujours poussé à une plus grande ambition, à une ascèse plus exigeante. Il fallait que ce que j’obtenais, je l’obtienne par mes efforts. Il me rappelait : « N’aie pas l’esprit mendiant ! » Ce que j’ai atteint, je l’ai fait sans solliciter l’aide ni l’accord de quiconque. Ce que je veux, je le prends… par l’étude, avec ténacité et avec prévenance.

La suite : Un si beau chassis

Retour vers liste des parties

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.