Le tableau périodique des techniques

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 9e partie

Une influence majeure de Noro senseï fut sa rencontre avec la France. Elle eut lieu quand son navire aborda Marseille en 1961. Noro Masamichi avait préparé son voyage en amont, dès qu’il sut son départ, sa destination, le pays où il vivrait la prochaine décennie. Pour un Japonais de son temps, la France était le Versailles du Monde. Il savait l’exigence de culture qui traversait l’histoire de la France. Il avait entendu les maîtres d’arts martiaux de retour comme les autres voyageurs, universitaires et diplomates, conter les coutumes de cette contrée lointaine. Kawaïshi senseï du Kodokan Judo avait bien connu l’esprit français, ce cartésianisme qui épingle tout de son exigence de logique, de continuum causal, de séquençage structural. Noro senseï avait fait quelques études de médecine avant d’intégrer le dojo d’Ueshiba senseï et il put recourir à ses connaissances pour répondre à la nécessité de classement et de mise en ordre des techniques de son maître. Il avait pris la mesure de la vision synoptique du tableau périodique des éléments de Dmitri Mendeleïev, qui établissait un lien, une explication de la diversité des éléments et de leur évolution d’un élément vers le suivant.

1280px-Tableau_périodique_des_éléments.svgTableau périodique des éléments au 28 novembre 2016, par Scaler,Michka B — Travail personnel

Je fais mon hypothèse de cette relation entre le tableau périodique de Mendeleïev et le tableau des 111 mouvements de Noro senseï. Voici mes arguments. Observons le tableau des 111 mouvements. Pour le lecteur non averti, il faudra soit me faire confiance – ce que je ne vous souhaite pas -, soit débuter l’étude pour comprendre la vision de Noro senseï. Pour l’averti – celui qui en vaut 2 -, il faut comprendre ce tableau comme un tableau périodique qui révèle la manière dont une technique se mue en la suivante, comment une forme naît de la précédente, comment un groupe est le pendant de son contraire.

 

ringenkai_aikido_tab4Kata des 33 : kata Père et Mère. Niveau 3

ringenkai_aikido_tab5Kata des 111 : kata de la mise en ordre. Niveau 4

Tout tourne autour de 2 groupes de techniques qui explorent les possibilités du mouvement giratoire sur 2 sens, vers l’intérieur ou in (yin en chinois) ou mouvements de Terre et vers l’extérieur ou yo (yang en chinois) ou mouvements de Ciel.

Suit une suite en 3 distances, la moyenne Ikkyo-Shiho Nage, la courte Nikyo-Kote Gaeshi et la longue Sankyo-Irimi Nage.

Viennent après la connexion entre le point et le cercle Yonkyo-Kaeten Nage et la respiration du cercle avec Gokyo-Tenchi Nage.

Enfin, les formes (kata en japonais) d’approche naissent des semences que sont la 1ère forme (Aïhanmi Kata Te dori) et la 2e forme (Gyaku Kata Te dori), les formes conséquentes que sont, par famille, 5-7 et 3-6-8, puis arrive un second tableau avec les composées à partir de 9e jusqu’à 16e formes.

Ce qui est remarquable dans cette approche est l’hypothèse d’une intelligibilité des techniques et de leurs évolutions l’une en l’autre. Avec cette intelligibilité apparaît la possibilité de comprendre et donc d’étudier. Pour cette raison, Noro senseï répondit à Arnaud Desjardins qui lui demandait d’expliquer l’Aïkido : « Si je pouvais expliquer l’Aïkido, je n’aurais pas besoin de l’étudier et donc de pratiquer. » Plus encore, Noro senseï provoque en l’élève sagace la compréhension d’une périodicité, d’une transformation d’un élément en l’autre. Cette vision met en mouvement l’Aïkido. Il devient à ce moment difficile de s’arrêter à la technique. Il nous faut avec cette compréhension nouvelle atteindre à la chose qui mue et qui fait muer. Nous entrons alors dans la recherche de la particule, du fondateur du mouvement périodique, de cette puissance qui interagit. Ceci peut sembler difficile à appréhender, compliqué à saisir. Cette vision nécessite une condition. Le tableau des 111 mouvements exige, pour voir ce qui est dévoilé, une pratique bien dirigée, persévérante, perspicace. Praxis est l’unique sésame au tableau.

Ce tableau interroge encore plus par ses vides. Pour cette raison, le tableau périodique de Mendeleïev exposé sur cette page indique une date d’établissement à la date du 26 novembre 2016. Cette datation implique que notre compréhension du tableau de Noro senseï est datée par notre compréhension, par notre avancée dans la Voie. Ceux qui sont peu avancés diront souvent « Cela n’existe pas ! » quand ils butent sur un élément extérieur au tableau. Ils témoignent alors d’un refus d’accepter ce qui se présente à leurs yeux, une peur de saisir et de comprendre. Face à la Terra Incognita qui augurait de l’étendue de son ignorance, Noro senseï lui-même témoignait souvent de son insatisfaction devant son insuffisante avancée. Il visait haut, il visait son maître et au-delà.

Quand le pratiquant est dans le mouvement, il ne peut dire « Ceci est, Cela n’est pas ». Il faut entrer dans le tableau pour le comprendre, il faut le mettre en branle. À celui qui y danse les éléments, il n’y a plus qu’interactions. Il joue la tour et le fou, le cavalier comme le pion, la reine et le roi. Puis viennent le tableau derrière le tableau, et à sa suite, le sans-tableau. C’est ainsi que je perçois la didactique de Noro senseï, ce don qu’il s’est fait à lui-même quand il perçut ce que la France attendait de son enseignement, quand son esprit épousa l’esprit français. Noro senseï considérait le jour de son arrivée au Port de Marseille comme une date anniversaire qu’il fêtait à l’égal de sa date de naissance et de sa rencontre avec son maître Ueshiba Moriheï.

Étudier l’enseignement de Noro senseï est devenu, pour moi, pratiquer sa vision, selon mon étude de cette vision.

Publicités

Prochaine parution 17/10 : le tableau périodique des techniques

Une influence majeure de Noro senseï fut sa rencontre avec la France. Elle eut lieu quand son navire aborda Marseille en 1961. Noro Masamichi avait préparé son voyage en amont, dès qu’il sut son départ, sa destination, le pays où il vivrait la prochaine décennie. Pour un Japonais de son temps, la France était le Versailles du Monde. Il savait l’exigence de culture qui traversait l’histoire de la France. Il avait entendu les maîtres d’arts martiaux de retour comme les autres voyageurs, universitaires et diplomates, conter les coutumes de cette contrée lointaine….

Bientôt en ligne !

L’épreuve de Noro senseï

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 8e partie

Noro Masamichi frappe à la porte de son maître. Il est déçu, épuisé, abattu. Il vient annoncer son départ du dojo. Il s’en va. Il quitte son maître et ses condisciples. Il a pourtant tout essayé. Rien ne vient, il ne progresse plus, sourd et aveugle sur ce qu’il peut entreprendre pour avancer. Il se sent englué, il s’épuise sans parvenir à ouvrir les vannes de l’énergie, hors d’atteinte à toute joie dans la pratique. Il doit rediriger sa vie vers une voie qui ne se refuserait plus à lui. Il est au bord de sa première renonciation. Lire la suite

13/10 parution de « L’épreuve de Noro senseï »

« Noro Masamichi frappe à la porte de son maître. Il est déçu, épuisé, abattu. Il vient annoncer son départ du dojo. Il s’en va. Il quitte son maître et ses condisciples. Il a pourtant tout essayé. Rien ne vient, il ne progresse plus, sourd et aveugle sur ce qu’il peut entreprendre pour avancer. Il se sent englué, il s’épuise sans parvenir à ouvrir les vannes de l’énergie, hors d’atteinte à toute joie dans la pratique. Il doit rediriger sa vie vers une voie qui ne se refuserait plus à lui. Il est au bord de sa première renonciation. »

Suite à lire bientôt en ligne le vendredi 13 octobre !

Quand un vaut deux

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 7e partie

Voir la séquence 3:46 à 4:00

Dans l’art de Noro Masamichi senseï, le toucher est primordial. Il permet de sentir l’autre, de l’écouter, de le deviner et de l’anticiper, non pour marcher devant mais pour être au bon moment au bon endroit. Le toucher et son corollaire, la sensibilité à l’autre, est à l’art martial ce que l’oreille est à la musique. L’oreille dit le musicien, le toucher dit le combattant. Dans cette vidéo, Noro senseï esquisse très rapidement le lien entre le contact avec l’autre et le mouvement juste.

Katanishi Hiroshi senseï nous montre sa propre approche en énonçant : « La première qualité est d’être capable d’aller avec l’autre. » Lire la suite

Je serai pugnace !

Je viens tout juste de me lancer –tardivement !- sur le chemin exigeant de l’apprentissage de l’Aïkido.

Démarrer à presque 50 ans qu’elle audace… je me sens comme un petit enfant au pied d’une grande montagne, habitée de joie et de doutes.

Promesse du dépassement de soi après chaque étape franchie, sentiment d’humilité, confiance dans ma capacité d’endurance, confiance aussi dans le guide qui connait le chemin, ses difficultés, ses troupes ; le guide et le groupe suffisamment généreux et patients pour accueillir la débutante qui apprend quasiment à marcher…

Je découvre des règles qui m’étaient jusque-là étrangères et qui font tellement de sens dans la pratique, des exercices qui relient le corps, l’énergie, l’esprit, où s’enchainent le combat et la réflexion, qui relient l’exigence physique et les détails de la vie de tous les jours, le respect de soi, des autres …  je découvre et c’est tellement prometteur !

Je me sens confuse et parfois bousculée mais pour autant je ne me sens jamais seule grâce au guide, au Maître, grâce au groupe d’élèves : je l’ai bien compris on apprend de tous ! Votre générosité à tous m’oblige !

J’ai lu et je le sais « je suis la source de mes progrès, l’origine de mes erreurs » : tellement vrai !

J’espère être à la hauteur : les sommets m’impressionnent, mais je suis une montagnarde – pyrénéenne de surcroît – je prendrai mon temps et je m’appliquerai dans les montées mais je serai pugnace !

Véronique E.

Le meilleur et le pire

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 6e partie

Noro Masamichi senseï revenait souvent sur l’enseignement qu’il avait reçu. Il partageait avec nous ces histoires que d’aucuns écoutaient comme autant de contes ravissants alors que je les vivais comme des leçons à revivre en écoutant mon senseï. Il nous raconta ainsi son étonnement lorsque Ueshiba Moriheï senseï lui dit : « Plus en douceur ! »

Noro Masamichi senseï : « Je recommence à ce moment la technique avec encore plus de prévenance pour mon partenaire, un visiteur de notre dojo. Ueshiba senseï revient pas très content : « Plus de douceur ! » Avec application, je suis son indication. Ueshiba senseï revient et me dit : « Tu ne comprends rien ! » J’étais déboussolé, ne sachant que faire. Plus tard dans la soirée, alors que nous nous retrouvions seuls, il m’expliqua que ce visiteur était un « voleur de technique », une personne qui visite les dojos pour en prendre le meilleur sans s’engager dans la Voie de l’Élève, sans devenir élève, sans se soumettre aux devoirs et aux exigences inhérents à la position. Lire la suite

Dernières Nouvelles du Dojo, Sept. 2017

La vie du dojo est intense et dépasse souvent ce que l’élève perçoit en cours. Pour enrichir votre expérience de notre école d’arts martiaux, sur une base mensuelle qui évoluera sans doute, je vous enverrai des nouvelles et des liens vers de nouveaux posts ou vers des archives. Inscrivez-vous ! (en bas de post)

Sur les arts martiaux pour les enfants

Enseigner les arts martiaux aux enfants a toujours été pour moi un enjeu essentiel. Lorsque je suis arrivé en France en 1970, quittant le Vietnam embourbé dans une guerre de 30 ans, le dojo a représenté pour moi à la fois un espace de nostalgie où l’on préservait les belles manières d’antan, celles des chevaliers justiciers des épopées annamites qui tissaient mes rêves de leurs prouesses, et, dans le même temps, un aiguisement de mes capacités d’action dans un monde … >>> Lire la suite 

Une évolution à partir du maître

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 1ère partie

Il est dans la norme que le maître ne soit pas compris par ses élèves. Il est évident que le disciple doit encore parcourir un grand chemin pour saisir l’esprit de son maître. Le public étranger à cet art exotique ne perçoit pas facilement la logique du cheminement de ce maître. D’ailleurs, les pratiquants d’Aïkido eux-mêmes sont perplexes devant cette évolution. Pour ma part, j’ai toujours été tenté par la compréhension. Je crois à l’unité de sa démarche, à la fidélité… >>>Lire la suite 

Du peu et de l’essentiel

extrait d’une série de conférences sur le sabre, art de paix civile et de paix intérieure

Dans le peu qu’on lui donne, l’élève doit chercher le reste car on lui dévoile dès le premier cours l’essentiel. Il n’y a plus alors de place pour la plainte, l’insatisfaction, le retour en magasin. L’élève doit se contenter de peu car ce peu est fait de l’essentiel. Avec sagacité, il peut à ce moment reconnaître… >>>Lire la suite 

First creation

Today, I wish to walk the balanced path, the manner which goes beyond boundaries without ever leaving the center. This Uke no Kata is a mile stone in the… >>>Lire la suite 

Si vous désirez vous inscrire, remplissez le formulaire qui suit.

La longue vue

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 5e partie

J’entends « L’Aïkido n’est pas une danse », avec sa variante « L’Aïkido n’est pas une chorégraphie ». En réponse surgissent « L’Aïkido n’est pas une boucherie » et « L’Aïkido n’est pas que corps. » Ces contradictions, dès l’origine des arts martiaux, en ce premier jour, le maître en tête avait dû en parler. Il dut même les surmonter et les dépasser. Il faut savoir voir et entendre dans le cours d’hier, d’aujourd’hui et de demain, notre étude se déployer, qui œuvre au dépassement du contraire. Ne voir dans le maître que celui qui nous parle sans sentir en lui le Jeune Maître, l’Ancien et le Premier, c’est ne pas être présent au cours, au jour, à la lignée qui s’est choisie un représentant pour notre temps, tout faible et faillible qu’il puisse être et cependant soutenu par une chaîne formidable.

Trop souvent, on oublie qu’à ressasser son amertume de n’avoir reçu plus, on cache avec anxiété sa propre déception, ce misérable trouble qui éclata un jour, quand, entre deux anciens, l’un fut préféré au second par Ueshiba Moriheï senseï lui-même. De cette minute, naquit une aversion mutuelle, reportée et perpétuée par deux familles de pratiquants qui ont oublié ensemble et d’un même mouvement pourquoi leurs aînés s’étaient éloignés l’un de l’autre, l’un vaincu et l’autre vainqueur. Le plus amer ne fut jamais le dernier. Il faut voir et entendre, dans les reproches jetés à la tête des uns et des autres, les maladresses longtemps oubliées et dont la plaie suppure continûment depuis. Du vaincu, le vainqueur m’indiqua un jour : « Il quittait le dojo quand j’arrivais. » Le vaincu rappelait : « J’ai reçu un enseignement unique qui fut partagé avec untel et untel (sans nommer Noro Masamichi senseï, le premier d’entre eux, nda). »

Une autre jérémiade en appelle à l’ordalie moderne qu’est le combat de rue, le streetfight. Elle incrimine une faiblesse de nos cours. Elle dit la vanité de l’esprit devant la violence de la brute de rue, une sorte de golem qui serait droit sortie des manga. L’art martial qu’est l’Aïkido est né dans des circonstances particulières et il fut transmis au sein de familles nobles. Dans la galaxie des arts martiaux, il y a des arts martiaux transmis par les brigands, les paysans, les artistes itinérants, les bateliers, les convoyeurs, les gardiens de monastères, etc. On ne peut ramener ces réponses diverses nées de diverses conditions sociales en des siècles et des pays différents à l’unique « épreuve de la rue » sans tomber dans la confusion. On ne peut tout rapporter à soi, à ses propres conditions. L’art martial qui m’a été enseigné vise loin au point qu’un jour, Noro senseï, lisant ma traduction d’un texte de Kano Jigoro senseï sur la Voie, le do en japonais ou le tao en chinois, dit : « Le do est bien supérieur au chemin, le do vise plus haut et plus loin que le michi ! C’est sans comparaison. » Les mouvements de Noro senseï projetaient loin car il voyait loin. Il nous poussait à voir plus loin qu’il ne pouvait lui-même le concevoir. Il n’a jamais envisagé le combat de rue car la rue n’était pas son univers. Pour aller plus au cœur de l’enseignement de mon senseï comme du sien, je pratique avec mes élèves dans la montagne. Je fais retraite dans un ermitage sur les coteaux boisés bordant une rivière, ouvert sur les causses au sud, où je perfectionne le geste et aiguise l’esprit.

Les critiques, fondées sur l’amertume comme les jérémiades sur l’inutilité de l’enseignement transmis, sont pour moi une dispersion de l’attention due à l’étude. Je cherche à retourner au cours, à la leçon, au dojo. Je fixe mon regard sur l’unité de la pratique et de l’esprit, sur l’exigence des maîtres. J’examine les techniques et j’écoute les histoires présentes et passées, sans distinction, sortant la tête de l’eau vive de l’enseignement pour respirer et replonger. Il manque à ces malheureux, déçus de n’être pas au centre de l’attention, qui souffrent de ne pas être autant aimés qu’ils s’adorent, la longue vue qui a fait les arts martiaux. Il ne convient pas de se satisfaire de la courte vue qui ne va pas plus loin que le bout de son nombril ou de sa rue. La maîtrise voit le cœur de l’effort, le pas de la porte comme la ligne d’horizon. Elle est souffle au long cours, elle est voyage au bout de soi-même, au large de l’humanité souffrante et pourtant si souriante. Le moderne souffre d’un manque d’ampleur, d’espaces vastes, de solitude. Il nous fabrique des murs, de l’asphalte et la foule quand la voie trace à travers les siècles et par-delà les talus.

Mochizuki Minoru senseï et Kawaïshi Mikinosuke senseï présentent au début de cette vidéo une recherche fondamentale qui touche à l’abstraction.

Aujourd’hui, je me baigne dans une conception heureuse des arts martiaux qui font aux faibles un espoir de ne souffrir des puissants. Elle est constituée de muscles et de tendons comme de sentiments et de réflexions. Elle est unité de la pratique et de l’esprit.

La suite : Le meilleur et le pire

J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

La pratique et l’esprit

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 4e partie

Chers amis dans le bien, cet enseignement qui est mien est fondé sur la pratique et l’esprit. Ne tombez pas dans l’erreur de penser que la pratique et l’esprit sont séparés. La pratique et l’esprit sont un et non deux. La pratique est le corps de l’esprit, l’esprit est la fonction de la pratique. Là où vous trouvez la pratique, vous trouvez l’esprit, là où vous trouvez l’esprit, vous trouvez le corps. Chers amis dans le bien, ceci implique que la pratique et l’esprit sont identiques.

Compagnons qui étudiez la Voie, soyez pleins d’attention. Ne pensez pas que la pratique arrive la première et qu’après elle vient l’esprit, que l’esprit arrive en tête et qu’à sa suite survient la pratique ou que la pratique et l’esprit soient séparés. Pour ceux qui sont attachés à ces vues, l’enseignement est divisé. Si le corps exprime la bonté et que l’esprit n’abonde pas en ce sens, la pratique et l’esprit sont séparés. Mais si la bonté est répandue au sein de la pratique et de l’esprit, si ce qui est au dehors et ce qui est en dedans sont semblables, alors la pratique et l’esprit sont unis.

Le soutra de l’estrade, Hui Neng

J’ai adapté cet extrait à l’Aïkido. Je suis profondément oriental et je m’aperçois que je ne fais qu’exprimer une sensibilité formée par mon éducation. Aussi personnelle que se présente parfois ma pensée, je vois à l’analyse que mes sens plongent leurs racines dans les berges de fleuves anciens, où l’encre coule des poèmes et de tableaux d’ermitages perchés entre nuages et cimes, au-dessus de ponts fragiles et d’abîmes fumants. Arrivant au dojo de Noro Masamichi senseï, je m’inclinais vers son enseignement, fortifiant mon penchant pour la capacité à vivre la leçon, savourant sa rigueur qu’il me donnait si généreusement. À travers la leçon du jour, qu’il établissait comme un menu du marché, basé sur l’humeur de celui qui se présentait à l’entrée du dojo, je percevais, derrière la technique, le maître qu’il fut, jeune puis devenu plus âgé, avant qu’il n’entre dans son automne. Je pouvais, en faisant attention, sentir le bouillonnement de son sang, le premier jour qu’il découvrit l’Aïkido aux mains de son maître, Ueshiba Moriheï senseï. D’ailleurs, il me facilitait la tâche en racontant d’anciennes histoires, quand il revenait tout jeune d’une bagarre de rue avec un rival. Il se faisait houspiller vertement, mais au préalable, son maître prenait soin de savoir si son élève avait remporté le combat. Le jeune homme qu’il était ne devait user de violence, mais jamais, il ne devait revenir vaincu par plus fort. On peut se tromper, on peut faire erreur, mais, dans les arts martiaux, revenir vaincu signifie qu’on serait mort en d’autres temps et que l’enseignement reçu ne nous prépare pas à ces âges de fer. J’ai gardé de ces historiettes un souvenir de gosse, quand l’enfant entre en fusion avec la narration et qu’il vit au présent le conte qu’on lui narre. Le môme-en-moi plongeait dans la leçon et s’abreuvait de la morale de l’histoire. La jeunesse du maître m’était présente comme les remontrances de son mentor. Lorsque la leçon vit au présent et que l’écoute et la vue pénètrent dans l’étoffe même du cours, la pratique et l’esprit sont alors unis. La retenue de la force s’articule avec la nécessité de survivre. L’élève ne voit plus la contradiction puisqu’il voit par les yeux du vieux comme du jeune maître. Il est présent à ce jour ancien, à la leçon qui donna son modèle à celle du jour.

La suite : La longue vue