Devant la brume sous le pic

Au pays du non agir, les oppositions ne sont pas celles du mouvement et de l’immuable, ni du physique et du métaphysique. Le non agir y est une conception du temps qui mûrit chaque germe pour verdir la pousse de riz. La germination opère par la force du temps, par cette unité qui joint conditions favorables et causes et fait advenir. Le grain par lui-même ne peut rien, la pluie non plus, ni la terre ou la lumière.

« (…) la pousse est autre que la graine, laquelle est différente de la pousse. Ce qui constitue la pousse même n’est pas la graine, et de la cessation de la graine ne surgit pas la pousse, pas plus qu’elle ne surgirait de la non-cessation, et c’est pourtant à l’instant même où la graine cesse que la pousse surgit. » Soutra de la Pousse de Riz, p.104, traduction Philippe Cornu, Fayard

Au pays du non agir, le sabreur fixe ses yeux sur le temps. Sa coupe s’insère dans le creux d’un moment, il sépare dans la seconde, il tranche dans le vif. Il lui faut le coup d’œil, les tripes pour engager sa propre vie et celle de l’adversaire. Il lui faut saisir les circonstances qui lui font briser une interdiction sociale d’user de force pour contraindre, blesser ou tuer. La conception du sabreur lui fait considérer le temps qui autorise son action ou retient son bras. L’art martial d’Orient s’insère dans une temporalité qui agit et nous agit. L’élève européen doit mesurer l’écart auquel il se confronte. Alors seulement, il réduit la distance d’avec la vision du maître. À cet instant, il intègre une lignée ancienne qui provient des montagnes et des rivières du Japon, de Chine, de Corée comme du Vietnam.

 IMG_0247Noro Masamichi senseï, dans un jardin où circule le vide. Ce jour-là, j’ai voulu montrer le maître dans son élément. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

Ce que le sabreur envisage est une vie, une existence qui s’aventure devant la mort, la blessure, la défaite ou à l’opposé la victoire. Cependant, l’Aïkido enseigne autre chose. Il envisage une connaissance de soi et de l’autre qui ouvre au geste fluide, vif et puissant, et pourtant juste et mesuré. Noro senseï nous indiquait une autre orientation qu’une victoire de l’un et la défaite de l’autre. Il ne voua jamais une admiration pour la faiblesse ou la soumission, deux choses qu’il avait en horreur. J’ai compris de son enseignement qu’une juste perception du ki, de ce qui naît et s’efface devant le terme, ouvre la porte à la réalisation de l’intention, permet le concert des volontés, autorise la rencontre des dissensions. La technique est avant tout actualisation de notre compréhension du souffle, du temps qui mûrit, du moment qui achève. Noro senseï n’aimait pas la domination. Je n’apprécie guère la soumission. L’approche n’est pas identique, elle est proche.

Jardin japonais Albert KahnNguyen Thanh Thien au jardin enneigé, premier soleil du matin. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

Au dojo de Noro senseï, j’ai rencontré des esthètes méprisant le martial. Je les ai observés. Ils s’emparaient avec grande délicatesse de l’enseignement du maître. Je le prenais à bras le corps. Nous étions différents. Je butais rapidement contre une barrière qui nous mettait face à face, en vis-à-vis. Ces esprits vivant de contradiction n’osaient pénétrer le Monde rugueux de la confrontation des présences, ils traçaient une limite à leur jardin devant la forêt des lances levées. Pour ma part, je passais avec bonheur de la bibliothèque au dojo, du pinceau du lettré à la lance du guerrier. Fondamentalement, nous vivions dans des univers séparés, discret pour eux, continu pour moi. Ils se voyaient grains de sable, je me voulais eau. Ils restaient sur la rive des contradictions quand je plongeais dans la rivière des oppositions.

Jardin japonais Albert KahnNguyen Thanh Thien au bord du ruisseau, l’eau est celle d’une neige tombée dans la nuit, au sol pétales de cerisier. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

L’opposition offre la possibilité de mettre sur le même plan deux extrêmes. Elle les maintient liées et le plan de leur opposition est le chemin qui constate leur identité qualitative. Les extrêmes sont opposées par leur ordre de grandeur, non du fait d’une qualité qui les distinguerait. Il y a donc une fluidité de cheminement quand on passe d’un extrême à l’autre. À la rigueur, la contradiction est un point de vue qui peut se dépasser, à condition de se dépasser. Il y faut courage et volonté.

 Noro_reportage_DragonNguyen Thanh Thien (à droite)  au Korindo dojo, le dojo de Noro Masamichi senseï, avec en fond une peinture chinoise. Photographie de P. Y. Bénoliel © 2006

Quand je pénétrais le dojo de Noro Masamichi senseï, sur le mur opposé était exposé un paysage de montagnes et de chutes d’eau d’inspiration chinoise. L’entrée offrait la vision d’un univers soutenu par la circulation d’une énergie passant des volutes de brume au minéral des abîmes, irriguant les éléments d’une même énergie. Muni des techniques du maître, j’intégrais ce monde fluide où le rocher est de la même encre que la plume d’un volatile.

 220px-Liang_Kai_-_Li_Bai_StrollingLi Bai, poète chinois

Face à cette peinture laissant deviner un poète, le pinceau levé goûtant au ki des montagnes et des chutes d’eau, je me souviens de Li Bai qui fut dans sa jeunesse un pourfendeur de tort, un sabreur justicier, et je me réjouis de vivre l’Aïkido dans sa continuité.

Pensées d’une nuit calme
La lumière de la lune baigne mon chevet
Comme si elle en couvrait le sol de givre
La tête aux étoiles je contemple le disque lumineux
Mais baissant les yeux je songe au lieu où je suis né

Li Bai

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Mutatis mutandis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 38e partie

Dans un Monde où le souffle, sous le vocable de ki (qi en chinois ou praña en sanscrit), pré-existe à toute manifestation, l’évènement advient par sa coagulation et disparaît par son évaporation.

 cavalier sous neigePins, bambous et branche de pruniers en fleur, détail, diptyque de Sakai Hoitsu, Musée national des arts asiatiques – Guimet, Paris

Le peintre matérialise l’haleine du Monde sous son pinceau, le poète la fait apparaître dans la

« Paix du vieil étang.
Une grenouille plonge.
Bruit de l’eau. »

Basho Matsuo

On dit du Parfait taoïste qu’il chevauche les nuages,  qu’il respire par les talons, qu’en ses os coule le flux du ki. Devant les murailles assiégées, le général vainc par la connaissance du ki de la ville. Le souverain règne en ne s’opposant pas à l’énergie qui fait advenir, en se conformant au souffle de son époque. Dans ce Monde dont la légèreté est soutenue par une brise, l’immobile est traversé d’un courant incessant et le mobile rejoint d’une impulsion le mouvement du cœur et des yeux. À ce moment, le pratiquant d’art martial parfait sa respiration. Il se meut selon le rythme et l’amplitude pneumatiques. Il s’astreint à suivre en gestes la pulsation du corps entier. Au lieu d’un dette d’oxygène, il répond à la dette de mouvement. Nous sommes sur un autre versant du Monde, à l’antipode du sens commun, frère abâtardi du bon sens.

putidamo riverBodhidharma traverse le Yangsté sur un roseau. Ce fleuve est l’expression par excellence de l’écoulement du qi (ki en japonais), le roseau est la plante apte à véhiculer le souffle.

Noro senseï insistait sur le bon ordre qui veut le souffle en premier, exprimé ensuite par les yeux et les mains, l’attitude entière tournée vers la plénitude de la respiration. Un geste qui précèderait le bruissement d’une expiration serait brusque. Une posture qui comporterait un angle trop vif opposerait à la circulation pneumatique un pincement contraire à l’exécution de la technique. Bouger signifie écouter le vent et répondre avec justesse. Ne pas bouger revient à ouvrir l’espace intérieur à sa mise en circulation. Ce qui naît du souffle est art et technique, continuité et impulsion, intention et réception. Dans cet univers à la légèreté insoutenable, les manifestations mutent d’huîtres en hirondelles, de sage en tortue bienheureuse dans quelque boue de rivière. Les académies y sont des forêts de pinceaux.

Lorsque Noro Masamichi senseï vint en Europe, il apportait dans son corps même un art issu des montagnes et des rivières du Japon, un Aïkido qui ne pouvait être que du maître, du sien. Progressivement, il rencontra l’esprit local, un génie cartésien qui lui demanda ce qu’il avait à déclarer. Noro senseï commença par dire son maître, ses projections puissantes, ses contrôles implacables, sa légèreté de touche, ses oraisons mystiques, son sabre pourfendeur d’esprits. Il lui fut répondu qu’il devait choisir. Pour se faire entendre, il se porta vers le premier niveau, la technique, avec comme argument la force. Il délaissa les massages, les vocalisations, les ponctions sur les canaux du souffle. Il retint ce qui pouvait d’emblée être compris par tous.

Noro operaNoro Masamichi senseï à l’Opéra Garnier, Paris, 1991

Plus tard, il revint vers l’art mais l’esprit cartésien lui opposa qu’il transgressait un impératif logique, qu’il opérait une contradiction. L’art ne peut être la technique, ni l’esprit le corps. On n’est jamais l’un et son contraire. Persévérant dans son objectif, Noro Masamichi senseï se tourna vers les artistes. Il fut invité à quelque fête à l’Opéra Garnier du temps de Noureev.

 

Il intéressa Yehudi Menuhin. Ce fut un autre maître qui rencontra le célèbre violoniste. Noro senseï nous parla souvent de cette occasion ratée. Il ajoutait qu’il avait conseillé un autre musicien sur la manière de poser ses pieds et que sa musique en fut grandie. Il collabora avec Pina Bausch. Il y eut des échanges d’élèves. Mais son art ne changea ni de catégorie ni de ministère. Il s’était naturalisé sous forme de sport et il ne porterait pas d’autre habit. Ce fut un de ses plus grands échecs.

BodhidarmaBodhidharma le Barbare au Yeux clairs, par Hakuin Ekaku

L’échec du maître devient l’ambition de l’élève. Nous avons encore à avancer vers la réalisation du plein Aïkido. Le Bouddhisme mit plusieurs siècles à devenir chinois puis japonais, en forme et en fond. Je pense que notre art connaîtra les mêmes temps d’adaptation, de pénétration du génie local. Le ki nécessite la durée pour faire connaître son envergure. Il requiert amplitude et patience, connaissance des rythmes pour que conditions et causes puissent advenir de concert et détermination pour traverser certains hivers.

NTT-US_2008-019Nguyen Thanh Thien présente le Kinomichi à Atlanta devant des élèves d’une école formant les professionnels du spectacle (danse, chant, théâtre), USA, 2008

NTT-US_2008-005Travailler la perception propre aux arts martiaux, Atlanta, USA, 2008

NTT-US_2008-059Présentation du Kinomichi à un festival de danse à Boulder, USA, 2008
NTT-US_2008-104Un cours dans une université du Colorado, USA, 2008
NTT-US_2008-117Moment de partage avec des chorégraphes et danseurs dans un centre de recherche en danse sur Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-115Rencontre d’arts, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-128Un corps, une respiration, Broadway, New York, USA, 2008
NTT-US_2008-137Dernier regard sur notre aventure, New York, USA, 2008

D’une pratique de guerre, nous marchons au son d’un exercice d’agrément et nous nous présentons à la frontière de l’art. Et si nous prenons la route, si nous avançons sur la Voie, nous le faisons en emportant l’essentiel, ne reniant rien de ce qui importa à nos maîtres, le sabre se transformant en pinceau et le pinceau mutant en sabre.

Noro_reportage_DragonNoro Masamichi senseï au bokken (sabre en bois) devant une calligraphie de son maître Ueshiba Moriheï senseï. Photographie de P. Y. Bénoliel © 2006

NTT-US_2008-025Durant le voyage de présentation du Kinomichi aux USA, j’ai été invité par Ikeda Hiroshi senseï à donner un cours de Kinomichi dans son dojo personnel, Boulder Aikikai. Ce fut un moment d’intenses échanges. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ses élèves et leur affection pour leur senseï. Je crois que ce fut le 1er cours de Kinomichi dans un dojo aux USA !

La suite : Devant la brume sous le pic, bientôt en ligne

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.

L’art initiatique de la mise à nu

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 37e partie

 LaoziLao Tseu, auteur présumé du Tao Tö King

L’Aïkido de Noro senseï n’est pas de l’ordre de l’efficace, de l’efficient, du réel, de l’authentique, du traditionnel, du guerrier, du pacifique. On ne saurait non plus écrire qu’il relève du non efficace, du non réel, du non authentique, du non traditionnel, du non guerrier, du non pacifique. On ne peut approcher du sens de son Aïkido uniquement par l’affirmation ou par la négation. Noro senseï se référait souvent au Tao Tö King qui s’ouvre sur ces mots :

Le Tao qu’on saurait exprimer
n’est pas le tao de toujours.
Le nom qu’on saurait nommer
n’est pas le nom de toujours.

Le sans-nom : l’origine du ciel et de la terre.
L’ayant-nom : la mère de tous les êtres.
Ainsi c’est par le néant permanent
que nous voulons contempler son secret,
c’est par l’être permanent
que nous voulons contempler son accès

Ces deux issus d’un même fond
ne se différencie que par leurs noms.
Ce même fond s’appelle obscurité.
Obscurcir cette obscurité,
voilà la porte de toutes les subtilités.

Tao Tö King, p.3 in Philosophes Taoïstes, La Pléiade, Gallimard

Lao Tseu évoque et distingue le Tao et le nom, le sans et l’ayant, le ciel-terre et les êtres, le secret et l’accès. Il dessine un tableau chinois qui inspira et vivifia l’esprit japonais. Il esquisse un Monde, le sien, son univers. Apprendre l’Aïkido de Noro senseï impose à l’élève la rigueur d’en contempler le secret et l’accès. Il faut à l’impétrant percevoir les êtres, agents à l’œuvre au cœur de l’Aïkido, puis comprendre qu’ils nous mènent à l’origine du ciel et de la terre. À cet instant, l’élève accède au nom, à l’écoute du son. L’enseignement de Noro senseï invitait au voyage, sa parole dessinait une carte, son geste esquissait un itinéraire. Chaque paysage renouvelait ma compréhension. Par la vue et l’écoute, par le geste et l’intention, j’entrais dans l’exercice qu’il m’imposait et je souffrais l’obscurité de mon ignorance pour étancher ma soif à la source de l’expérience.

DSCF2250Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

L’enseignement par étage, ouvrant sur un panorama nouveau, en une terre neuve, a amené Noro senseï à nommer les degrés du parcours de l’élève :

  • Initiation 1
  • Initiation 2
  • Initiation 3
  • Initiation 4
  • Initiation 5

Les degrés 6 et 7 avaient lieu en privé.

Au 21e siècle, le public européen est peu habitué à aborder les enseignements qui procèdent par initiation, il y oppose une certaine réticence. Les abus, les extorsions et les privations de libertés, sont en effet les risques encourus à suivre ce type d’enseignement dans nos sociétés modernes. Relégués à la marge du système des savoirs, les transmissions par initiation ont échappé au contrôle du social, des Anciens, de leurs gardiens tutélaires. Ailleurs en Europe, en Asie, en Afrique, aux Amériques ou en Océanie, elles sont parfois plus cadrées, un peu plus sous contrôle. C’est donc avec circonspection que je reconnais la valeur initiatique de l’Aïkido en particulier, et des arts martiaux en général. Noro senseï a appris puis enseigné la manière initiatique de ces arts, une manière ayant structuré la connaissance dans un Orient traditionnel et devant s’enraciner dans un Occident moderne. L’ignorance de notre société du fonctionnement de l’initiation crée les oppositions qu’elle rencontre. Les réserves existent parfois et souvent à juste titre. Cependant, il nous faut comprendre les autres, autres en temps, en lieux et en mœurs. Comprendre l’Aïkido requiert que nous saisissions les conditions de création et de transmission de la culture d’origine. Ensuite, nous devons veiller à naturaliser cet art sans le dénaturer par excès d’adaptation au Monde moderne ni le dévoyer par une trop faible invention face aux conditions sociales et historiques nouvelles.

J’ai reçu un enseignement et je l’étudie pour ce qu’il est et pour ce qu’il m’apporte. Et je vois. Je vois mon maître issu de la société japonaise traditionnelle et devant enseigner au mitan du XXe siècle, traumatisé par deux bombes atomiques, heurté par l’esprit de destruction qui parle en place de la voix qu’il avait entendue par la bouche de son mentor. Je l’ai vu tenter la transformation de ses élèves, je l’ai observé qui élevait des virtuoses tout en technique, j’ai parfois perçu sa tristesse devant la mue retardée du « Petit Scarabée ».

Il y a bien eu transfert de savoirs, l’assiduité et la persévérance y contribuent. La transformation par la connaissance opère quant à elle par la mise à nu et cet art du dépouillement est rude : il faut ouvrir la main et lâcher prise au risque de chuter. Les blessures narcissiques sont nombreuses. On n’y passe d’un degré au suivant que dénudé. Le courage est alors de faire du soi la matière sur laquelle travaille le soi. Il y a de la beauté dans cette ambition.

Imai Masayuki senseiImaï Masayuki senseï, mon 1er maître en kenjutsu

Je me souviens de mes débuts dans l’école de sabre de Musashi, Hyoho Niten Ichi Ryu. Face à Imaï Masayuki soke, 10e successeur de l’école de Miyamoto Musashi, je venais de trébucher et, devant son œil inquisiteur, j’ai relevé :  « Ma chaussure a buté. » Le vieux maître m’examine avec son regard plein d’humour et répond : « Enlève tout. » Plus tard, il me dit : « Viens dans mon dojo, je t’enseignerai. » Quelques années passent et Noro senseï me demande : « Est-ce vrai que tu dors chez ton maître au Japon ? » Il comprenait l’initiation : la leçon opère selon la manière.

01-007Noro Masamichi senseï, mon maître en Aïkido. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

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Le lointain et le profond

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 36e partie

01-008Noro Masamichi senseï. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2007

Maître Noro Masamichi aimait raconter ses années auprès de son maître. La date de sa première rencontre devint un anniversaire qu’il fêtait avec ses élèves. Il nous conta maintes anecdotes qui se révélèrent des enseignements au point de lui ouvrir de nouvelles perspectives. Il était manifeste que ce furent des leçons qui lui décillèrent les yeux, qu’à partir d’elles, il voyait les choses sous un jour nouveau. Cette première rencontre changea le cours de sa vie. Il ne devenait plus médecin. Son père ne lui construirait plus sa clinique privée. Le fils ne reprendrait plus les affaires familiales.

Ce que le jeune Noro Masamichi apprenait auprès de son maître n’était pas une technique de plus, un tour de main supplémentaire, un secret de fabrication inédit. Son maître, Ueshiba Moriheï senseï, appartenait au vieux Monde japonais, tissés de liens de maître à disciple, de père à fils, de suzerain aux hommes de son peuple. On y perdait déjà le port du sabre mais on en préservait encore l’esprit. L’enseignement ne reconnaissait pas le niveau de l’élève, il ne certifiait pas une compétence. Il lui donnait accès à un savoir de caste, de corporation, de métier. Il fallait être reconnu apte avant d’être accepté comme élève. Alors, si l’élève se révélait de confiance, un rapport de maître à disciple pouvait naître. Dans le Monde que nous connaissons, les arts martiaux sont des activités d’agrément où tout un chacun peut commencer à s’entraîner. Puis, suivant les capacités et la vocation, voire le dévouement à l’étude, le pratiquant accède à un savoir plus vaste. Dans le Monde ancien, celui qui est accepté a déjà dû faire ses preuves sur le parvis, dans l’antichambre, depuis l’anti-dojo, ensuite seulement il parvient par degrés à une connaissance plus profonde. La différence est bien entre le vaste et le profond.

DSC00169Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

Lorsque Noro senseï revint au Japon, il découvrit à quel point son maître avait progressé. La manière était différente. Durant son exil volontaire en Europe, loin de son maître, voué au progrès de ses élèves européens et africains, Noro senseï avait marché plus loin sur la voie tracée par son maître. Quand il fut de retour, assis sur le tatami aux pieds de son maître, il reçut un choc. Ueshiba Moriheï senseï n’avait pas tant avancé qu’approfondi le sillon qu’il avait tracé. Il parvenait à un âge où l’on avance peu, où l’allure faiblit, où le souffle nous est compté. À cette période de la vie, opère un retournement. Le maître se laisse distancer par ceux qui pénètrent la Voie et marchent avec force et vigueur plus avant. Le maître devenu vieux ralentit, s’arrête et se met à approfondir. Il se sait maintenant pénétré de la Voie. Il en est traversé, remué, bouleversé. J’ai vu de mes yeux cette rencontre entre le jeune et le vieux, dans le Monde du sabre, ce moment quand le jeune se jette dans la Voie et quand la Voie se jette dans le vieux.

Niten_Imai-Iwami_SassenImaï Masayuki soke et Iwami Toshio soke, mes maîtres en kenjutsu, cérémonie de transmission de la direction de l’école Hyoho Niten Ichi Ryu

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La conduite de l’éléphant

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 34e partie

Noro Masamichi senseï aimait rappeler comment un maître de zen observant l’Aïkido eut ce mot : « C’est du zen dynamique ! »

« Vous devez être comme le tigre ou le lion qui s’approche de sa proie. 〈…〉 Vous faites l’expiration profonde, c’est à ce moment-là que vous voyez que le corps est très fort. » Deshimaru Taïsen Zenji

Noro senseï racontait aussi sa fréquentation de Maître Taïsen Deshimaru et notamment l’anecdote suivante. Un jour, tard dans la soirée, dans les années 60, il reçut un appel téléphonique de son ami Deshimaru qui le mandait incessamment en son appartement. Noro senseï partit céans, trouva la porte du logis ouverte. Intrigué, il entra et découvrit son ami, assis en Zazen, posture du lotus, immobile et silencieux, tirant sur une cigarette. Noro senseï l’observa, s’interrogeant sur la raison de cette mise en scène. Puis il suivit les yeux de Deshimaru qui étaient seuls à bouger et lui indiquaient un paquet de cigarettes ouvert à côté de lui. Noro senseï s’approcha et lut le nom qui y était inscrit : Zen.

Dans les années 2000, Noro senseï fit venir un maître zen à son dojo. Un mardi soir, nous étions réunis dans la salle bondée. Je ne me souviens pas bien du contenu de la conférence si ce n’est que le maître zen conseillait aux élèves de bien étudier Musashi et notamment le Gorin no Sho.

bouddha 2Bouddha. Statue exposée au Musée national des Arts asiatiques – Guimet

La voie sobre des arts martiaux japonais est très liée au zen. On va au simple, droit au cœur. Un jour, que je mettais en avant la racine guerrière du bouddhisme et le fait que le Bouddha historique Siddhartha Gautama était un kshatriya, guerrier, que les ascèses et la maîtrise du corps nécessaire à la méditation venaient d’une expertise de l’action et non des textes et rituels, un jour donc que je liais spiritualité bouddhiste et éducation guerrière, Noro senseï se réjouit en plein cours de l’excellence guerrière du Prince Siddhartha, le Bouddha historique. C’était sa manière de soutenir mon point de vue.

Prince de la caste des guerriers, le bouddha avait reçu une éducation le préparant au pouvoir sur soi, sur autrui et sur le Monde. Il n’est que de lire le Dhammapada, le recueil des enseignements les plus anciens du Bouddha. Ainsi les versets témoignent de la sensibilité du Bouddha, voire de son éducation martiale :

  1. Comme un éléphant sur le champ de bataille résiste aux flèches tirées de l’arc, ainsi endurerai-je les injures. En vérité la plupart des gens sont de mauvaise nature.
  2. Ils conduisent les chevaux ou éléphants dressés, à une assemblée. Le roi monte l’animal dressé. Les meilleurs parmi les hommes, sont les hommes dressés qui endurent l’injure.
  3. Excellentes sont les mules dressées, ainsi sont les mules du Sindh, complètement entraînées et les nobles éléphants porteurs de défenses ; mais de loin, le plus excellent est celui qui s’entraîne lui-même.

Catherine Despeux, sur le dressage de l’éléphant et la continuité corps-esprit.

L’éducation martiale est une préparation à l’exercice du pouvoir, sur soi, sur autrui, sur le pays. L’ouvrage qui soutient cette préparation, qui condense les enseignements, est l’Arthasastra. Il y est question de stratégie, d’économie, d’agriculture, de connaissance du climat, des mœurs, etc. Le grand roi Ashoka dut certainement l’étudier. Il mena une lutte acharnée pour accéder au pouvoir, pour accroître ses territoires et finalement, devint un des plus éminents souverains bouddhiques.

L’Aïkido reprend une partie de cette éducation au pouvoir. Il préserve une connaissance de l’action. Il transmet l’exercice difficile qui a façonné le guerrier antique. Il nous fait responsable du pouvoir que nous exerçons, un pouvoir qui commence dans l’aire du combat et ouvre le champ des possibles, le karma. Cette extension pénètre alors le domaine des esprits.

La suite : Le fond commun

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2009, le Kinomichi comme étape

J’ai étudié le Kinomichi depuis 1980 auprès de son fondateur ou de ses meilleurs élèves. J’ai voulu témoigner de l’art de mon maître qui est devenu mon art par l’intensité de ma recherche.

2009, le temps a passé ! Je me suis rapproché de la leçon du maître, parfois dans la solitude de ma pratique, d’autres fois dans l’échange avec mes élèves.

J’ai toujours eu à cœur de tout prendre, de tout apprendre et de ne rien rejeter. C’est avec autant de joie aujourd’hui que je vais au dojo. La permanence de ce sentiment est ma plus grande réussite.

Avec cette disposition du cœur, j’ai créé le 15 mars 2016 mon école, l’Aïkido Ringenkaï.

Dérouler la leçon

Il y a les techniques. Il y a la liaison entre ces dernières. Nous habitons les silences entre elles.

Tout dans l’art est étudié. Nous habillons le silence de nos actions, de nos intentions. Ainsi nous ouvrons de nouveaux espaces.

Par le sentiment, la technique tend vers l’art. Par la force, la technique soutient l’art.

 

Quand la pratique swinguait !

3 Mai 2008, à l’Église Américaine, nous faisions alors du Kinomichi avec un brin de dynamisme en plus que ne le faisait la communauté des pratiquants. Nous avons toujours voulu préserver une trace du yang dans l’exploration du yin.

Pour nous, ces jours nous rappellent nos enthousiasmes à étudier avec Noro Masamichi senseï et, en même temps, les contradictions d’aspiration qui nous éloignaient des tenants exclusifs du yin. J’ai toujours aimé relier ce qui, en apparence, s’oppose et qui, au final, trouve une harmonie réelle, voire magnifique !

Le troisième espace

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 32e partie

Noro senseï ne se nourrissait pas de textes. Il y picorait, il y glanait une inspiration. Il citait le Tao Tö King en prononçant l’éloge du Yin. Il s’ouvrait aux évangiles pour son Dieu de Lumière. Il savourait le guerrier que fut le Bouddha. Il défendait l’honneur des maîtres zen. Il n’était pas d’une chapelle, d’une synagogue ou d’un ashram, ni d’un livre, un rituel, une initiation. Ce qu’il avait à nous livrer, il le fit in vivo, dans le vivant du corps, de l’esprit et du cours.

Noro-kamizaNoro Masamichi senseï. Photographie de P.Y. Bénoliel © 2006

Lorsque je venais au dojo et que Noro senseï débutait le cours, il se plaçait face à l’autel, s’inclinait devant ce qu’il désignait comme le Monde des esprits, puis se retournait vers nous et saluait une seconde fois. À chaque salut, une dimension s’ouvrait entre lui et l’objet de sa prosternation. Le cours se déployait sur un espace dédoublé, une double présence. Noro senseï se savait entendu et vu par son maître, et à la fois, il espérait être vu et entendu par ses élèves.

Toutefois, il existait un troisième espace dans lequel la leçon prenait place et déployait toute son ampleur, l’espace intérieur, celui que je cultivais par mes efforts. La pratique en cours me permettait d’approcher la leçon en corps et en esprit. Elle donnait lieu à un premier contact, à un toucher, à un effleurement. Ce premier moment, s’il suffisait pour beaucoup, m’était une excitation, un énervement, un plaisir passager. Il me fallait plus. Alors, j’attendais le retour chez moi, ou bien auprès de mes élèves, et seulement à cet instant, dans la répétition, dans la reprise du geste, je pouvais le pousser plus, le mûrir, tel un mouvement tendu vers une expression simplifiée, une technique polie dont on ne pourrait rien écailler.

Wang-BoMaître Wang Bo. Photographie de Thomas C. © 2004

Maître Wang Bo m’avait enseigné qu’il fallait se préparer à la leçon, que l’esprit du maître attend dans cette dernière et qu’elle doit être recueillie par un corps bien disposé et adapté. Il revient dès lors à l’élève de l’assouplir, de le rendre puissant, de lui enseigner l’endurance, de le maintenir vigilant. Une fois, le réceptacle corporel prêt, l’enseignement est déployé dans toutes ses dimensions, selon son envergure.

Lorsque je réfléchis à l’évolution de l’enseignement de Noro senseï, je prends en considération l’évolution des corps de ses élèves. Les élèves yang prélevèrent la part yang, comme les adeptes du yin ramassèrent leur butin de yin. Chacun chérit sa portion. Désirant l’harmonie, j’eus à cœur de solliciter les pôles contraires. Je cheminais de l’un à l’autre, refusant de m’établir dans un seul antipode, m’adonnant à l’ivresse d’un départ perpétuel : libre de toutes les chapelles, curieux de chaque point de vue, loyal à l’enseignement du maître. Les époques de Noro senseï se succédèrent en des vagues d’élèves enthousiastes, parfois plus homogènes que solidaires. Je maintins mon intérêt sur une trentaine d’années, sans une minute d’ennui, attendant la leçon suivante que, part définition, je ne comprenais pas et qu’une fois recueillie, je courais cultiver en mon domaine, en mes terres, en mes journées dévouées à l’exercice solitaire. Je vis les vagues d’élèves s’élever puis refluer, la dernière noyant la précédente et prévenant de la fureur de la suivante. Pour me préparer à l’art du maître, on me conseilla la méditation, la pleine conscience, l’eutonie, le feldenkraïs, le vajra comme la kundalini, la sophro et la PNL, le shaman puis le coach. Toutes ces nouveautés possédaient leurs attraits, leur séduction. Cependant, je demeurais au dojo uniquement, pour l’étude de l’art lui-même. Ce que je cherchais n’était pas plus loin, il était plus profond. Je misais tout sur la profondeur. Ailleurs constituait une dispersion. Je restais et je revenais chaque jour à l’art du maître car je m’efforçais de voir dans une seule goutte d’eau océans et nuages.

Chez moi ou dans les bois, je refaisais tel geste, je repositionnais tel segment, je variais tel rythme. Je changeais de niveau, me mettais à genoux ou plus sur l’avant, et le jour suivant, j’explorais tel appui du pied. Je découvrais la base par le nombre des variantes pour enfin y revenir avec plus de sureté. Je me disciplinais loin des sirènes du temps qui me susurraient : « Sois toi-même. » Non, je me voulais selon ce qu’enfant, je considérais une destinée, on voit grand quand on est petit. Je rêvais de me changer en tigre et en dragon. Les arts martiaux tiendraient leurs promesses, j’y veillerais ! Combien de fois, il fallut me jeter dans l’effort, rouler, me relever et rouler encore. Je me souviens d’un soir où je ne pouvais plus me hisser sur les jambes, l’épuisement m’ayant coupé tout ressort. Incapable d’avancer, je surpris mon senseï car mes yeux n’avaient renoncé à rien. D’autres fois, j’enchainais les cours avec les courbatures du précédent. Parfois, la difficulté me faisait voir l’exercice comme impossible. Je rejetais l’adjectif tant que je n’avais pas usé l’épreuve sous les assauts de ma volonté. J’ai fait montre de persévérance comme d’autres usent de leurs poings. Je visais la compréhension et rien de moins, fut-elle physique, émotionnelle ou intellectuelle.

J’aime l’ouvrage ancien « Les Très Riches Heures du Duc de Berry » pour son titre. La vraie richesse est celle dont on pare ses heures. Par mes riches heures, j’ai voulu desceller l’enseignement de Noro Masamichi senseï. Par ces journées dévouées à l’étude de l’art, j’ai parcouru sa vision, celle qu’il avait de son maître, de sa maîtrise.

Il y a tant encore à saisir et approcher. Alors, je m’endurcis, je m’assouplis, je m’éveille à une plus grande sensibilité. Je n’ai pas encore déroulé en entier le parchemin qui me fut transmis.

Je passais de la technique à l’art par mon sentiment devant le don de ces journées qui me dévoilèrent de si grands trésors. Je le nomme gratitude, émerveillement, amour. Je ne reçus jamais un enseignement en restant blasé. J’écoutais, je regardais et je m’étonnais qu’il me fut tant donné.

vase-theDans le noir, voir la lumière ; dans le plein l’espace ; pour y parvenir, affiner. Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2003

La suite : Le son, bientôt en ligne

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J’adresse mes remerciements à celles et ceux qui ont mis en ligne ces vidéos. Elles permettent un partage avec les personnes qui n’ont pas connu ces nombreux maîtres venus enseigner en France ou ailleurs, qui n’ont pas vécu telle ou telle période de leur enseignement.