Un japonais classique

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 15e partie

Cet été, je passais de la peinture sur les poutres, dans les Pyrénées où nous avons un dojo. J’écoutais un cours d’Anne Cheng, retransmis par le site du Collège de France, dont le thème était le Da Xue, la Grande Étude, attribué à Confucius quand je m’arrêtais stupéfait.  Le texte recommandait d’étudier extensivement, de tout connaître afin de comprendre en proportion, chaque partie en rapport avec le tout, chaque partie ajustée à toutes les autres.

欲誠其意者先致其知。

Wanting to make their wills sincere, they first extended their knowledge.

Désirant produire une volonté qui soit sincère, ils étendirent en premier leurs connaissances extensivement.

Je comprenais soudainement que ce que je pensais être ma propre pensée n’était en fin de compte qu’une conformation à une attitude extrême-orientale au savoir qui venait de l’horizon le plus classique qui soit. Puis je repassais la conférence avec plus d’attention et entendis ceci :

物有本末、事有終始。知所先後則近道矣。

Things have their roots and branches, affairs have their end and beginning. When you know what comes first and what comes last, then you are near the Way.

Les choses ont leurs racines et leurs branches, les affaires possèdent une fin et un commencement. Quand vous percevez ce qui arrive premier et ce qui vient en dernier, alors vous approchez de la Voie-Manière.

Lire la suite

Publicités

Hors du lit

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 15e partie

J’ai toujours senti que Noro senseï reprenait à son compte la question fondamentale : Que vaut une victoire fondée sur l’argument de force si celle-ci n’est pas secondée par une adhésion éclairée ? Que signifie vaincre sans convaincre ? Le déchaînement de violence peut-il être justifié par une victoire éphémère ? Comment œuvrer dans la durée dans l’urgence du combat ?

Toutes ces interrogations se résument à une même question. Un État ne peut s’engager dans une action qui met en péril son existence sans s’assurer de la pérennité du résultat. Il ne peut confier sa fortune au hasard. L’homme responsable agit pareillement. Il lui faut trouver en son ennemi son meilleur soutien. Pour cela, le combat est un processus de connaissance mutuelle où chaque adversaire se met à nu et saisit l’Autre au cœur. Se connaissant, ils se comprennent. Lire la suite

Sincèrement vôtre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 14e partie

Noro Masamichi senseï disait ce qu’il pensait. Il pouvait être blessant avec ses élèves, leur dévoilant crûment sa pensée, leur montrant sans fard leur niveau. Il n’hésitait pas à donner du 2/20 ou 3/20 à ses plus anciens élèves. Il faut dire que sa référence était Ueshiba Moriheï senseï. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il attribuait 20/20 à son maître, le summum restant de l’ordre du divin.

Je vois derrière cette parole sans complaisance, cette pensée sans hésitation, une exigence de sincérité. Il était courtois avec les gens qu’il fréquentait mais avec ses élèves, son devoir était de parler vrai. Quand il pratiquait, il voulait toucher l’autre au plus profond. Quand il démontrait, il désirait révéler son art au public en lui montrant le plus haut niveau. Il disait que le public comprend intuitivement. Lire la suite

S’ouvrir au plus profond

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 13e partie

Un jour, – je ne sais pourquoi je n’étais pas le partenaire de démonstration d’Ueshiba senseï – j’assistais à une démonstration d’arts martiaux à laquelle mon maître était invité. Les écoles se succédaient et il y avait un brouhaha infernal. Je passais parmi la foule pour faire taire les adultes et calmer les enfants. Je me sentais dépassé par la situation qui échappait à tout contrôle. Le tour de l’Aïkido venait et je n’avais rien pu faire. Ueshiba Moriheï senseï s’avança vers la scène et il prit position. Je le voyais de loin et il était petit du fait de la distance. Puis, il se mit à recevoir et renvoyer ses partenaires. Le silence prit place progressivement comme une vague d’attention qui recouvrit le public. Au milieu de la présentation de l’Aïkido, on n’entendait que les ukemis des partenaires qui traversaient la scène autour d’Ueshiba senseï. Je n’en croyais pas mes oreilles mais mes yeux me fournirent le plus grand sujet d’étonnement. J’avais la chance unique de regarder mon maître pratiquer en démonstration quand, habituellement, j’étais sur scène avec lui à rouler et à voler. À ma stupéfaction – lui qui était si petit, il ne dépassait pas le mètre cinquante cinq -, il m’apparut comme proche. Il avait grandi par je ne sais quelle tour de passe-passe.

Maître Suzuki au Tir à l’Arc Japonais, Kyudo, élève de Maître Awa. On disait du Maître Awa que malgré sa petite taille, pour un japonais, il paraissait immense dès qu’il prenait son arc. Je pense que l’intégration du soi dans la Voie ouvre à un bouleversement des perspectives. Lire la suite

Un si beau châssis

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 12e partie

Noro senseï avance vers le sud au volant d’une voiture de sport décapotable.  Il aime conduire, un plaisir qu’il gardera toute sa vie. Aujourd’hui, il se rend à un stage avec des amis, d’autres experts japonais. On compte parmi eux Asaï Katsuaki senseï et Tada Hiroshi senseï.

Noro senseï me disait qu’il fallait se maintenir au milieu des flots de la vie, parfois au creux de la vague, d’autres fois en équilibre sur la crête bouillonnante d’écume. Quelque soit le moment, il fallait garder le sourire, une bonne composition, une égalité d’humeur. Cela devait se traduire par une image de réussite et un panache qui l’entourait et le distinguait parmi la foule. Ceci explique que Noro senseï ait toujours eu le souci de maintenir son prestige et que chaque personne qui le croisait fut frappée par sa personnalité généreuse. Lire la suite

Étudier d’un pôle à l’autre

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 11e partie

Noro Masamichi senseï aimait recevoir ses anciens compagnons de dojo lorsqu’ils venaient à Paris. Nous sommes dans le quartier de Pigalle. La vie y est bouillonnante. L’esprit français et la gouaille des commerçants et des artisans enchantent Noro et ses amis au long des rues qui grimpent vers la Butte Montmartre. Ils s’arrêtent dans un troquet pour un café. Noro senseï en a bu toute sa vie, sans mesure. Kobayashi senseï et lui prennent un peu de temps avant de retourner au dojo que Noro senseï possède pas très loin, à quelques rues. Entre un homme, habillé de manière assez voyante, sûr de lui, projetant autour de lui une onde de violence. Il marque une hésitation devant ces deux japonais attablés tranquillement puis va droit à la dame au comptoir. Un brusque échange de paroles, la femme relève ses yeux dans une posture de défi et la baffe résonne brutalement sur sa joue. D’une voie basse, Noro senseï dit : « Tu t’en occupes. » Kobayashi senseï se lève et arrête le geste du proxénète avant la deuxième plamuse. S’ensuit, comme on dit chez les rugbymans, une « explication de texte ». De ce jour, Noro senseï jouit d’une certaine estime dans le quartier et sa table est assurée dans ce troquet.


Kobayashi Hirokazu senseï Lire la suite

Congés de la Toussaint

Les cours n’ont pas lieu pendant les congés de la Toussaint, soit du samedi 21/10 après les cours ( après 13h) au lundi 6/11.

Il me manque dix ans

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 10e partie

Dans l’enseignement de Noro Masamichi senseï, Il y a une exigence d’équilibre qui traverse son art depuis l’origine. Chaque technique est effectuée en négatif ou positif, Ura et Omote, et en Soto et Uchi, extérieur et intérieur. Ura est la réponse englobant l’autre, faisant le siège. Omote pénètre les murs, l’enceinte, et vise au cœur. Soto agit dans l’angle mort, à la périphérie du rayon d’action d’Uke. Uchi entre dans l’autre angle mort, celui situé au creux de son champ d’action. Pour comprendre, il faut pratiquer. Mais sans pratiquer, on peut cependant comprendre que Noro senseï a placé comme constante de son étude l’équilibre des opposés, qu’il a posé comme horizon de pratique l’extrême négatif face à l’extrême positif, que son chemin parcours le lointain comme le plus intime. Cette constante exprime son exigence. Elle l’a mené des leçons données dans les années 60 notamment au Royaume-uni

à celles des années 2000

  Lire la suite

Le tableau périodique des techniques

L’évolution de Noro Masamichi senseï, une tentative d’analyse 9e partie

Une influence majeure de Noro senseï fut sa rencontre avec la France. Elle eut lieu quand son navire aborda Marseille en 1961. Noro Masamichi avait préparé son voyage en amont, dès qu’il sut son départ, sa destination, le pays où il vivrait la prochaine décennie. Pour un Japonais de son temps, la France était le Versailles du Monde. Il savait l’exigence de culture qui traversait l’histoire de la France. Il avait entendu les maîtres d’arts martiaux de retour comme les autres voyageurs, universitaires et diplomates, conter les coutumes de cette contrée lointaine. Kawaïshi senseï du Kodokan Judo avait bien connu l’esprit français, ce cartésianisme qui épingle tout de son exigence de logique, de continuum causal, de séquençage structural. Noro senseï avait fait quelques études de médecine avant d’intégrer le dojo d’Ueshiba senseï et il put recourir à ses connaissances pour répondre à la nécessité de classement et de mise en ordre des techniques de son maître. Il avait pris la mesure de la vision synoptique du tableau périodique des éléments de Dmitri Mendeleïev, qui établissait un lien, une explication de la diversité des éléments et de leur évolution d’un élément vers le suivant.

1280px-Tableau_périodique_des_éléments.svgTableau périodique des éléments au 28 novembre 2016, par Scaler,Michka B — Travail personnel Lire la suite