Quand le vide circule

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Il faut se grandir.

On entend souvent cela dans les dojos. Cela signifie souvent qu’il faut prendre l’ascendant sur l’adversaire, le contempler de haut, le sentir petit.

Lorsque j’avais voulu donner un sens à mon enseignement aux enfants, j’avais adopté cette maxime : « Grandir, c’est aussi s’élever. » J’ajoutais à une nécessité physiologique une urgence morale et spirituelle.

Il faut aussi se grandir car nous avons tendance à rapetisser le Monde à notre mesure pour nous assurer une meilleure emprise sur l’adversité. Il faut pourtant regarder l’autre comme une montagne, voir en lui de la base jusqu’au sommet et les nuages et les cieux qui le couronnent.

Encore plus loin, nous devons nous grandir pour accroître l’espace entre la voûte plantaire et le sommet du crâne, donner du volume à la respiration, libérer le mouvement à chaque intervalle.

Il faut aussi se grandir jusqu’à voir en l’autre une possibilité de croissance et non plus un obstacle, se penser arbre mais aussi forêt, bois qui se dresse et air qui circule entre les branches. Comme dans un jardin japonais, le pratiquant fait circuler le vide.

La leçon par l’exemple

passiflorePhotographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

L’étude d’un mouvement est avant tout celui d’un exemple. Ce que je nomme mouvement ou technique fut d’abord ce que j’ai vu dans le geste du maître. Isolé de sa manière de faire, l’exemple devient chose à reproduire, chose en soi, technique autonome, indépendante du maître qui me l’a transmise.

Je me souviens de Noro Masamichi senseï qui rappelait que Nikyo Omote en 6e forme devait être fait comme Ikkyo Omote. Il disait qu’il ne comprenait pas pourquoi mais qu’il le faisait ainsi parce que son maître, Ueshiba Moriheï senseï, l’exécutait toujours ainsi.

Cette leçon m’enseigne que l’élève fidèle étudie l’exemple, celui du maître et que la chose, par lui étudiée, n’est jamais la technique, isolée du maître. Mon étude s’attache au vivant. Ikkyo ou Shiho Nage sont des projections sur une discipline que l’on pourrait cultiver hors sol.

Cette leçon insiste aussi sur le fait que l’étude dure autant que l’on accepte que la compréhension n’est pas faite, totale, terminée. La reconnaissance de son ignorance est une condition nécessaire à l’étude.

Cette leçon est une invitation à la maîtrise car elle dirige notre regard vers le maître vivant. Orientée vers la technique, elle nous pousserait vers l’accumulation, la thésaurisation et l’édification de murs entre chacune et chacun.

La leçon est toujours vivante.

La Forêt des Sabres et des Bâtons

Oak trees in l'Isle-Adam Forest, FrancePhotographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Chaque école d’arts martiaux se tient au milieu d’une époque entourée de nombreuses autres écoles. Chaque école d’arts martiaux se tient au bout d’une chaîne de transmission qui part d’un fondateur et, chevauchant les siècles, la porte jusqu’à l’heure présente.

De même qu’on nommait une académie de lettrés chinois « La Forêt des Pinceaux », j’aime à me penser au sein d’une « Forêt des Sabres et des Bâtons ». Chacun, nous sommes uniques. Tous, nous sommes entourés horizontalement et verticalement. Ensemble, nous portons un espoir que l’usage de la force obéisse à des principes et à une Voie, que le faible puisse renverser l’abus de puissance, que le juste puisse faire prévaloir sa voix.

Mon école, le Ringenkaï Aïkido, participe à ce mouvement immémorial, qui tient à l’espoir de notre enseignant, de son maître et encore du sien. À ce titre, elle n’est pas nouvelle alors qu’elle vient de naître. Elle n’est pas isolée quand elle œuvre parmi tant d’autres. Elle est cependant unique par ce qu’elle conserve, transmet et recherche avec intransigeance.

 

Kanken, voir et comprendre

Chestnut as King LearPhotographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Créer une école est un moment particulier qui répond à une exigence profonde. Noro Masamichi senseï a créé la sienne pour répondre à une intime conviction, que l’énergie circule sans être arrêtée, uniformément, continument. J’ai créé la mienne pour que le neuf soit tiré de l’ancienne Voie, afin que l’œuf soit issu de la poule.

Je me donne à voir et à comprendre par le keiko, par Ikkyo, par Shiho Nage.

J’ai à mon étonnement le plus grand intérêt dans l’ancien, non par nostalgie ou par une extrême révérence pour l’antique, mais parce que je m’aperçois que mon maître n’a pas épuisé l’étude, que tout n’a pas été tiré de la vieille outre, qu’il reste un bourgeon sur le vieux tronc.

Je comprends dans le même mouvement qu’il faut un nouvel élève pour la leçon de toujours, un dojo neuf pour le retour à l’étude, un aujourd’hui pour la Voie ancienne.

Prendre la terre à témoin

zagora011Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Il ne faut pas se méprendre sur le poids du travail dans la pratique des arts martiaux. Nous pouvons parler des principes et de la Voie devant le public mais, une fois dans le dojo, la place est au travail, à l’effort, au recommencement du mouvement encore et encore.

Je me souviens d’avoir résumé ma démarche par : « Keiko, keiko, keiko ! Pratique, pratique, pratique ! »

 

L’oeil de l’enseignement, Rin-Gen

zagora011Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Nous étudions l’exemple des maîtres et, cependant, nous cherchons à posséder la technique. Ce sont deux choses distinctes et pourtant proches. Elles se touchent, elles se croisent, elles se superposent.

L’exemple des maîtres n’est pas véritablement une chose, il est vivant quand nous le percevons, il est vivant quand nous le laissons nous pénétrer.

La technique est une chose. En tant que telle, elle est éternellement extérieure à nous, à notre être. Nous pouvons l’ingérer mais elle n’est pas nous ni nous ne sommes elle. Nous la nommons telle, une technique, alors nous la cherchons sous cette forme.

Revenons à un monde où la chose était rare, où la technique se cachait sous les usages et les secrets de métier, qui furent transmis par nos aînés, par les ancêtres, par les esprits. Il suffit de passer suffisamment de temps hors des villes et des villages pour que les arbres et les animaux redeviennent nos compagnons. Alors, par surimpressions successives, la branche redevient un élan, la feuille une assoiffée de lumière, la bruyère une harpe pour le vent.

Nos mouvements d’Aïkido reprennent un goût puisée à la cascade, une hauteur délimitée par les nuages, un poids que lui prête le sable du chemin.

Il n’y a ici nulle rêverie de promeneur solitaire, juste une déambulation avec mes maîtres dans le monde qui fut le leur et qui reste le mien. Il suffit de les chercher, dans chaque geste, dans notre sueur, dans notre fatigue une fois le cours conclu.

La spire

clematis_alba_2017.02.26Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

La jonction entre les mouvements verticaux et horizontaux est opérée par un cheminement en spirale. Noro Masamichi senseï insistait à chaque cours sur ce type de parcours. J’ai beaucoup travaillé là-dessus. Parfois Noro senseï me disait que j’allais trop loin, que mon mouvement était trop spiralé. J’aime aller trop loin, parcourir tout le champ des possibles, comprenant les possibles comme un véritable champ d’expérimentation. De ces études, de mes observations, de mes analyses, je retiens que la part du carré est essentielle. La spirale de Noro senseï est un carré que l’on met en mouvement en un cercle toujours grandissant. L’élément Terre en est le fondement et notre souffle prend sa source en lui, puis monte en tournant sur lui-même, créant une ascension depuis le talon vers la main et au-delà. Comme une toupie d’enfant, il faut pomper de haut en bas et retour pour que l’énergie emmagasinée trouve une sortie par la tangente au cercle.

Tout ceci est une mise en mots qui appelle rapidement une mise en gestes. J’allais au dojo de Noro senseï pour l’observer et apprendre directement de lui. Aujourd’hui, je vais au dojo pour perpétuer la leçon apprise et chaque jour la questionner. On ne peut parler de la Voie, le tao, qu’en posant nos pieds dessus.

Par le carré, j’étudie le cercle. Par leur conjonction, j’aborde la spirale dans mon corps, dans le geste, avec l’autre.

Les deux plans

DSCF0442Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

Je suis toujours très étonné quand je me promène en forêt. Il me semble, alors même que je m’avance parmi les arbres, que si je progresse sur le plan horizontal, ces derniers avancent verticalement. On dit que les arbres ne se déplacent pas quand ils se meuvent sur un plan qui nous échappe.

En Ringenkaï Aïkido, nous allions les deux, l’horizontal et le vertical. Chaque technique est une alliance des deux. Cet intérêt à l’équilibre dans les différents plans était souligné à chaque cours de Noro Masamichi senseï. On le perçoit aussi dans les vidéos de Ueshiba Moriheï senseï.

Nouveau cours jeudi 20h-22h

Nous commençons l’année 2017 avec un nouveau cours à Saint-Brice sous Forêt. Les débutant(e)s sont les bienvenu(e)s !

Nouveau cours
Jeudi 20h:22h

Exceptionnellement, 1 jeudi/mois est annulé pour cause de cycle de conférences sur « Le sabre de Musashi, paix intérieure et paix civile » :

  • 12/01 Le sabre japonais, paix intérieure et paix civile, introduction à la thématique
  • 09/02 Une recherche par le corps
  • 09/03 Le tranchant de l’esprit
  • 30/03 Le sabre entre soi et l’autre
  • 11/05 Le maître comme miroir
  • 08/06 L’élève comme exigence

Adresse du cours

COSEC, 29 rue des 2 Piliers
95350 Saint-Brice-sous-Forêt
France

Ceci est un dojo

DSCF0207Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2017

Un jour, Noro Masamichi senseï se posait la question de savoir d’où vient l’énergie. Mon maître avait été le disciple proche d’Ueshiba Moriheï senseï. Il avait eu de quoi observer son propre maître, l’interroger, vivre directement ses mouvements et se faire une idée de l’énergie et de la manière de la mouvoir. Cependant, toute sa vie, il continua de questionner, de chercher à comprendre, à atteindre le niveau de son mentor pour le rejoindre.

De sa génération, il avait été le premier d’entre tous, celui qu’Ueshiba Moriheï senseï avait choisi pour partenaire, son uke, celui qui recevait ses mouvements, qui permettait d’illustrer au mieux ce qu’était l’Aïkido du fondateur. Lire la suite