Noro senseï

Noro portrait Freund pt
Noro Masamichi senseï, au début de la création du Kinomichi dans les années 80. Christian Freund ©

Masamichi NORO 野呂昌道 est né le 21 janvier 1935 à Aomori au Japon. En 1955, Masamichi NORO devient uchi deshi, élève à demeure, d’Ueshiba senseï, fondateur de l’Aïkido. De 1955 à 1961, il formera avec 4 autres uchi deshi (dont Kobayashi Yasuo senseï et Tamura Nobuyoshi senseï) la pépinière dont est issue une grande partie de l’Aïkido mondial. Lire plus dans Wikipedia. J’ai contribué à l’essentiel de l’article sous le pseudonyme de « Grattepierre ». Il en est de même de l’article sur le Kinomichi.

Je tiens à ce que la connaissance issue du dojo soit fiable, non corrompue, non travestie. Pour cette raison, je cite ce que j’ai entendu, je raconte ce que j’ai vu et je transmets ce que j’ai éprouvé dans ma pratique. J’espère ainsi mériter la confiance de mes maîtres et de mes élèves.

Avant mon départ, mon maître, Ueshiba Moriheï senseï, me remit le 8e dan. J’étais très embarrassé car je prévoyais qu’avec un titre aussi élevé, j’allais créer un trouble chez les pratiquants en Europe. Je lui demandais alors de retirer le titre qu’il venait de me décerner. Il en fut peiné. Aujourd’hui, je regrette la peine que je lui ai causée. Le représentant d’Osaka était présent.

Noro Masamichi senseï
propos recueilli par Nguyen Thanh Thien senseï

Noro senseï est tout entier dans cette anecdote. Il dit son souci des autres, son incompréhension de ce que son niveau de pratique peut provoquer chez ses pairs, son regret de n’avoir pas mieux entendu son maître. Lui qui fut envoyé pour représenter l’Aïkido en Europe et en Afrique est aujourd’hui plus connu et reconnu qu’au cours de ses dernières décennies. Si on a retenu le personnage savoureux qu’il sut présenter, peu aujourd’hui savent embrasser du regard l’œuvre de sa vie. Pour ma part, je connais la période qui court de novembre 1980 à 2012. J’ai sollicité ses anciens élèves pour mieux connaître les années qui précédèrent.

Je suis né en Extrême-Orient et j’ai vécu en France sans idée de retour. C’est de ce point de vue que je comprends Noro Masamichi senseï. Il y a l’avant et l’après, pour la rencontre avec son maître Ueshiba Moriheï senseï, comme pour le venue en France, au point qu’il comparait ces dates à celle de sa naissance. Pour comprendre le maître, il faut visualiser le chemin qui fut le sien et qui le mena à nous donner sa leçon. En une certaine manière, il est semblable à celui qui me mena à suivre sa leçon. Chaque année, nous fêtons 3 renouveaux.

Noro Masamichi senseï fut un homme du renouveau.

Les dernières années, à nombre d’élèves, Noro Masamichi senseï semblait ne plus enseigner. Je ne partageais pas cet avis. Il ne montrait plus en effet. Il venait au dojo, ouvrait le cours et repartait. Il ne déployait plus son savoir-expliquer, son savoir-maîtriser ni son savoir-dominer. Non, il venait de bonne humeur, parfois un peu irrité, jamais maussade. Avec attention, il suffisait de l’observer pour voir dans la main au repos une force latente, non encore exprimée et pourtant librement offerte. Je le sentais qui attendait que l’élève monte à lui, que son niveau et sa compréhension s’élèvent.

Un jour, une délégation de maîtres d’Aïkido vint à son dojo. Parmi eux figuraient des noms illustres. Je ne rappelle aujourd’hui que d’Isoyama senseï. Insigne honneur, Noro Masamichi senseï me présenta :

C’est mon élève.

Je n’entendais guère à ce moment qu’il me montrait en exemple. J’étais déjà transporté par l’amour du dojo que je percevais chez ces visiteurs. Pris d’un je-ne-sais-quoi, je passais l’heure tournoyant, passant d’un bord du dojo à l’autre, projetant et recevant sans compter. Noro senseï me regardait surpris mais ne dit mot. J’étais sensé lui faire honneur alors que j’étais ravi par l’enthousiasme du budo. La semaine suivante, il raconta en cours qu’à l’issue du repas qui suivit cette visite, ses anciens compagnons lui avaient dit :

Nous n’avons jamais vu une telle joie à pratiquer !

Il m’avait nommé « son élève » et il en avait été fier.

Noro senseï répétait sans cesse :

L’Aïkido, c’est la famille Ueshiba !

Un jour, en 2012, je l’entendis clairement dire dans le dojo :

Excusez-moi. Vous êtes mes élèves mais, maintenant, je dois m’occuper de mon fils, c’est ma famille.

Dans ces propos, Noro senseï énonce deux fidélités après celle due à son maître et il les subordonne, dans le temps comme dans leur hiérarchie. Parce que je comprends sa Voie, ses techniques et sa direction, je comprends pareillement ce qui le lie à Noro Takeharu senseï, son fils et son successeur. L’art qu’il a créé va à son fils comme l’Aïkido devait aller au fils de son maître. On ne peut pas comprendre à moitié. Alors je choisis de saisir la leçon dans son entier et j’ai créé le Ringenkaï Aïkido afin de respecter ma fidélité à cette compréhension, au maître, aux élèves et au fils. Pour mes élèves, j’offre la fidélité à ce que j’ai compris. C’est vrai que je suis éminemment oriental en ce sens.

Comme Noro senseï qui sentit son cœur battre en naissant, en rencontrant son maître Ueshiba Moriheï senseï et en arrivant en France, le mien bat de concert pour des anniversaires similaires. Nous eûmes nos incompréhensions et nos désaccords, les premières nourrissant les secondes. Cependant, ces anicroches sont de peu de poids face au don de la Voie donnée et reçue. Je lui dois de grands moments et je sus lui en procurer en retour.

Le Ringenkaï Aïkido que nos élèves pratiquent esquisse chaque jour un portrait, tour à tour Ueshiba Moriheï senseï et Noro Masamichi senseï. Reviennent à ma mémoire tel cours, tel geste ou telle parole issus du dojo, venant des maîtres. Le Ringenkaï Aïkido est ma réponse à l’attente de ces maîtres.

Il est également mon portrait comme celui de mes élèves.

Le Ringenkaï Aïkido est la rencontre avec ce que nous avons de meilleur.

C’est ainsi que je comprends l’enseignement de Noro Masamichi senseï et que je le perpétue.