Martialité et civilité

©AB-JAPON_IMG_3412Nguyen Thanh Thien à Ganryujima. Photographie d’Antonin Borgeaud © 2014

Aujourd’hui la mode est à la martialité. C’est à qui sera « plus martial » que l’autre quand hier, il fallait être de « retour du Japon » ou « vu à la télé. »

Je me souviens de toutes les modes qui ont nourri les discussions autour des bières et des cafés, après un entrainement ou un stage. Je pratique depuis 40 ans et aujourd’hui, je suis un peu gêné par l’engouement pour la martialité, voire l’essence du martial, ou encore la réalité de la pratique.

Je suis né dans un pays en guerre. Enfants, nous entendions comment l’art martial ferait de nous de meilleurs hommes : honnêtes citoyens, frères unis, fils respectueux, pères justes, amis loyaux et fidèles époux. Nous envions la dignité des guerriers autant que leur force, la droiture morale guidant la puissance des sabres et des lances, le poing du justice. Nous soumettions la martialité à la civilité. Nous vivions des temps assez difficiles pour goûter les instants où la civilité dominait la martialité. La mort trop proche nous faisait aimer celui qui était assez fort pour nous défendre et pour modérer l’emploi d’une force qui n’avait pour légitimité que sa maîtrise.

Un jour, mon père me conta une étrange histoire. Le meilleur élève s’en vient voir son maître et lui demande de lui enseigner la technique ultime.

J’ai appris toutes vos techniques, toutes vos stratégies, toutes vos tactiques. Je connais vos ruses préférées et les bottes secrètes gardées dans votre famille depuis des générations ; mais je devine une technique ultime que vous gardez pour vous. Enseignez-la moi, s’il vous plaît, que ma formation soit complète.

Le maître refuse. Une fois, deux fois, trois fois. Le temps passe. L’élève devient irritable, s’assombrit, se referme. Puis une dernière fois, il revient.

Je n’ai plus rien à apprendre. Il ne me reste que la technique ultime. Donnez-la moi !

Cette fois-ci, le maître lui sourit, d’un sourire tendre et triste. Il lui dit :

Va dans le bois derrière le village et coupe un bambou bien droit, effilé, sans faiblesse. Et reviens me l’apporter.

L’élève part en courant, tout à sa joie. Il coupe un bambou, non, celui-là n’est passez effilé, non plus celui-ci qui flanche à l’impact. Courant, il fini par revenir fier d’avoir trouvé une pointe qui lui fasse honneur. Il le donne au maître et attend la technique ultime.

Le maître :

– Tu es sûr ?

– Oui !

Et le maître de lui planter le bambou dans le ventre.

Je suis resté longtemps à méditer ce conte. Il est vrai car il possède un goût sauvage, musqué, qu’on n’oublie pas. Aujourd’hui, je comprends que la recherche de la technique ultime correspond à une volonté qui n’accepte aucune limite, qui n’envisage aucune défaite, qui ne conçoit que soumission d’autrui. Une telle quête est mortifère, funeste, infernale.

A la martialité, j’oppose ma voie de civilité. Elle n’est en rien aveu de faiblesse ; je le dis aux enfants :

Il nous faut être plus forts que les méchants.

Mais pas plus forts dans l’absolu. La civilité est la conscience du rapport aux autres. La force est acceptable si elle reconnaît certaine limite.

Mon école d’arts martiaux est autant celle d’une martialité que d’une civilité. Parce qu’enfant, j’ai vécu une guerre, je le veux ainsi.

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