Corps-esprit

PAR_3212On cherche les causes, les moyens et les buts alors qu’il peut suffire de réunir les conditions pour que les causes, les moyens et les buts puissent s’exprimer. Nguyen Thanh Thien © 2016

Lorsque l’on utilise l’association corps-esprit, il est fait référence au fait que l’esprit soit lié au corps, que les deux ne font qu’un, que diriger l’esprit équivaut à conduire le corps. Ma perception est autre. Je pense à partir des arts martiaux. De ce point de départ, le corps est ce qu’il faut préserver, protéger, mener jusqu’au bout. On entraîne alors le corps à survivre à de nombreuses difficultés et d’innombrables périls. On fortifie le corps et on lui prodigue tous les soins et toutes les attentions pour qu’enfin, il puisse percevoir et répondre le plus directement, le plus rapidement, selon l’accès le plus court, à toute mise en péril.

A un moment, survient une capacité hors norme, le corps transcendant, celui qui, au-delà des limites du moment, répond aux circonstances, à toutes les circonstances. Cela ne peut être un but. Cela survient au bout d’une discipline sans transigeance, sans report, sans faiblesse. Si les conditions sont réunies par la persévérance, l’opiniâtreté, la clairvoyance quant à la qualité de l’effort, alors survient une capacité sans cause.

Ceci étant, cela est.
Ceci n’étant pas, cela n’est pas.

Il n’y a pas de causalité entre l’effort fourni et le résultat. Il y a concomitance. Pour cette raison, je pratique encore et encore, jusqu’à la concomitance d’une capacité sans cause et de conditions sans but. Je nomme cela corps-esprit.

Pour faire court :

Keiko, keiko, keiko.

Pour faire précis :

Nguyen Thanh Thien : Très tôt Dôgen a marqué une identité forte de sa perception. Il prônait que pratique et réalisation sont mutuellement l’avers et le revers. Quelles incidences cela a-t-il eu sur l’enseignement des voies japonaises et des arts martiaux particulièrement ? Dôgen ne rejetait pas les écritures du Bouddhisme. Pourtant, le Zen a la réputation de valoriser la transmission hors de ces écritures. Quelle est la place de la Littérature dans la pratique ? Que signifie « Les liens du Monde brisent les liens du Monde » ?

Yoko Orimo : En effet, le non-dualisme est au centre de l’enseignement bouddhique et en particulier chez Dôgen. Selon la doctrine du honshô myôshû : « l’Éveil originel qui se pratique merveilleusement », l’Éveil et la pratique, la fin et le moyen, ne font qu’un comme l’endroit et l’envers d’une seule feuille de papier. C’est ce non-dualisme qui explique également la position de Dôgen a l’égard de l’écriture, position très singulière à l’intérieur même de l’école du zen. Face aux célèbres formules proclamées par l’école du zen telles que i shin den shin : « transmission directe de cœur à cœur », kyôge betsuden : « la transmission spéciale en dehors des écritures », Dôgen, lui, réserve la place capitale à l’écriture : la Voie de l’Éveillé ne saurait exister sans les écritures, et ceux qui proclament l’ultime Vérité « invisible » au détriment des écritures « visibles » risquent de détruire le fondement même de la Voie de l’Éveillé. Car la pensée « invisible en soi  » doit prendre la forme « visible » (le fond / la forme), comme le cœur doit avoir le corps. Dôgen n’est ni quiétiste ni mystique de la Vacuité ; il n’a jamais prôné le silence pour le silence, l’invisible pour l’invisible, l’indicible pour l’indicible.

Or, ceux qui vivent au quotidien cette doctrine du non-dualisme en viennent à sortir de la linéarité du temps, temps qui paraît s’écouler aux yeux du commun des mortels. Dans l’unité de la vie et de la mort, du samsâra et du Nirvâna, chaque instant doit être un accomplissement en tant que tel, et avoir sa signification et son fondement en lui-même, car « L’avant et l’après sont entrecoupés » [zengo saidan], dit Dôgen. Le Temps dynamique tel qu’il est conçu chez Dôgen va ainsi d’accomplissement en accomplissement dans l’espace d’une continuité discontinue. Les guerriers japonais d’autrefois, les samouraïs, tout comme les moines bouddhistes, vivaient dans cet espace du non-dualisme, espace où coexistent avec une tension signifiante la vie et la mort, l’absolu et le quotidien.

Lorsque j’assiste à la démonstration des katas des arts martiaux japonais je suis toujours émerveillée de leur beauté à couper souffle. Les arts martiaux sont un art, ils sont aussi une Voie, mais jamais un sport, puisque l’aboutissement des arts martiaux est justement de l’ordre du beau, au-delà de la force, de la technique ou de l’envie de gagner ou de vaincre les autres. Seulement, je crois qu’il ne faut jamais désirer cette beauté, ni vouloir la montrer intentionnellement. La concentration de soi qui vous conduit jusqu’à l’oubli de soi, et l’oubli de soi qui vous conduit jusqu’à l’état du non-moi, c’est-à-dire l’Éveil, donne cette beauté à vos mouvements sans que vous-mêmes la cherchiez.

Le voyage intérieur de Dôgen, interview de Yoko Orimo
par Nguyen Thanh Thiên pour le magazine Dragon

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s